CHAPITRE XIII
Le Parisien est flâneur de naissance ; c'est après être devenu Parisien d'habitudes que Balzac a écrit : « Flâner est une science , c'est la gastronomie de l'œil. » Aussi, la flânerie étant, vu les circonstances, la seule gastronomie qu'ils puissent se permettre, les Parisiens s'en donnent-ils à cœur joie pendant ces mois d'octobre et de novembre ; ils stationnent de préférence devant les magasins de comestibles offrant encore à l'admiration des badauds, qui une volaille, qui une oie ou un pigeon. La vue d'une dinde occasionne un attroupement, et l'acheteur probable d'un lapin devient le point de mire des regards de la foule comme le gagnant du gros lot à la loterie. Neuf fois sur dix, les négociations ne dépassent pas les préliminaires et se bornent à la demande du prix de l'animal convoité; caries marchands sont polis, mais tenaces.
— Combien le lapin ? interroge le nabab supposé ; le seulfait de poser cette question implique déjà la richesse.
— Quarante-cinq francs, monsieur.
— Vous plaisantez. Quarante-cinq francs ! C'est tout simplement ridicule, proteste l'autre.
— Je ne plaisante pas, monsieur, il m'est impossible d'en rabattre un centime.
L'amateur déçu s'éloigne à regret ; mais à peine a-t-il fait vingt pas que le vendeur le rappelle.
— Écoutez, monsieur, lui crie-t-il.
L'espoir revit au cœur du chaland. Son imagination évoque le fumet d'une savoureuse gibelotte, ses papilles s'hwmectent, et d'un bond il franchit la distance qui le sépare de la boutique.
— Ventre affamé a des oreilles, pour sûr, lance un assistant.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous me rabattez ?
— Je ne vous rabats pas un sou : mais j'avais oublié de vous dire que mon lapin sait jouer du tambour.
Toutes les facéties pourtant n'étaient pas aussi inno-
3o6 UN ANGLAIS A PARIS.
centes que celle-ci, et beaucoup révélaient de la part de leurs auteurs une insensibilité pénible à rappeler. Les indigents, à vrai dire, en étaient garantis par leur pauvreté même; mais il reste à savoir si les gens riches peuvent être honteusement volés par des commerçants aisés, et si le commerce n'a d'autre but que de permettre à ces derniers de thésauriser aux dépens de leurs clients. La cupidité, ce trait caractéristique et abominable de la classe moyenne en France, s'étalait sans vergogne dans une situation qui aurait dû en supprimer, au moins momentanément, toute manifestation.
J'ai parlé déjà de la motion d'un docte membre de l'Académie des sciences prônant les mérites de la gélatine extraite des os des animaux. Sa proposition, adoptée par les uns, repoussée avec mépris par les autres, fut attaquée notamment par le docteur Gannal, médecin et chimiste éminent , connu surtout par ses travaux sur l'art de l'embaumement, qui font autorité. Ce savant convaincu poussa même l'opposition jusqu'à faire l'épreuve de la nouvelle substance sur lui-même et sur sa famille, afin de démontrer par le fait les mauvais efïets qu'il en attendait. Au bout d'une semaine, les malheureux étaient passés à l'état de squelette, et ce fut alors, mais alors seulement, que le docteur Gannal, triomphant, réunit ses savants collègues pour leur faire constater, à sa mine et à la mine pitoyable des siens, le succès (!) de son expérience.
Cela n'empêcha pas quelques Parisiens, en vertu sans doute de ce dicton qu' « un homme qui se noie se raccroche à la moindre branche », de se mettre au régime de la gélatine, sourds aux libelles plaisants qui couraient alors, et dont voici bien, je crois, le meilleur :
L'inventeur de la gélatine, A la chair préférant les os, Veut désormais que chacun dîne Avec un jeu de dominos.