CHAPITRE XIII
Ceux-là du moins s'empoisonnaient en pleine connaissance de cause et induits par la nécessité à tâter de tout; mais combien de pauvres dupes, odieusement exploitées, payaient à prix d'or comme parfaitement naturelles des têtes de veau admirablement imitées, c'est vrai, mais qui, posées sur le feu, ne laissaient au fond de la casserole qu'un résidu infect et gluant, à la profonde indignation, la chose va de soi, des maîtresses de maison soucieuses et des cuisinières irritées ! L'une de ces dernières vengea d'un coup toute sa corporation en renversant, un jour, casserole et contenu sur la tête du fournisseur de mauvaise foi, tandis que, profitant de l'état d'impuissance momentanée de celui-ci à défendre sa marchandise, elle quittait le magasin, emportant triomphalement dans 'chaque main une jolie volaille. L'impudent voleur eut l'audace d'en appeler à la justice, mais le représentant de la loi, bien inspiré, ne voulut pas même prêter l'oreille à sa plainte.
Un autre trait de mœurs bien curieux fut la passion soudaine déployée pendant le siège par les cuisinières pour ce qu'on me permettra d'appeler la littérature culinaire. En règle générale, un cordon bleu français, qu'il soit de premier ou de second ordre, ne cherche pas ses recettes dans des livres de cuisine : son talent ne dérive que de son expérience personnelle ; mais à l'heure dont je parle, le Livre de cuisine de viademoiselle Marguerite ^ la Cuisinière pratique^ se trouvaient sur toutes les tables de cuisine de la capitale. Les cuisinières aux abois y recouraient de détresse, sans la moindre confiance en ces formules compliquées, mais dans l'espoir d'y trouver des idées pour l'emploi des étranges ingrédients placés pour lors à leur disposition. Je m'abstiens de transcrire ici leurs appréciations sur les auteurs de ces ouvrages ; car l'énergie de leur langage ne saurait guère être rendue que par un des maîtres du réalisme, M. Zola par exemple. Je me suis plu à
3o8 UN ANGLAIS A PARIS.
signaler plus haut l'inaltérable bonne humeur gardée par les Parisiens dans les circonstances les plus critiques, mais la vérité m'oblige à intercaler ici un postscriptum excluant de cet hommage mérité la tribu des cuisiniers et surtout des cuisinières.
— C'est comme si on essayait d'apprendre à patiner à la femme aux jambes de bois du boulevard ! — disait à un célibataire de mes amis un de ces anges du fourneau, dépité du chômage forcé de ses talents culinaires.
Allant un jour voir cet ami, je le trouvai lisant et fort absorbé, ce qui ne laissa pas de me surprendre, car, bien qu'il eût reçu une excellente éducation, il n'était pas grand amateur de lecture.
— Qu'est-ce que vous faites donc? lui demandai-je.
— Je lis \ Utopie de Thomas More, me répondit-il en déposant le volume.
— \J Utopie de More? m'écriai-je, en montrant du doigt la couverture représentant une accorte beauté penchée sur des casseroles.
— N'est-ce pas pour moi, à l'heure actuelle, la véritable Utopie de More? Ce livre ne traite-il pas de choses qui ne seront jamais réalisées : suprême de volaille, tourne-dos à la poivrade, etc. ? Il y manque un chapitre traitant de l'alimentation des villes assiégées. Les Hollandais auraient pu l'écrire, ce chapitre, il y a plusieurs siècles, puisqu'ils furent sur le point, à Leyde, de manger leur bras gauche tandis qu'ils se défendaient encore du bras droit ; nous apprendrions ainsi d'eux la meilleure manière d'accommoder un membre sacrifié. Rien que ce chapitre ajouté, on vendrait avant peu cent éditions nouvelles de l'ouvrage, et du coup la fortune de l'auteur serait faite. Encore faut-il savoir si celui-ci tirerait grand profit de l'aubaine, car il serait tenu de vivre selon ses maximes et ne pourrait goûter une bouchée ni du beau kanguroo ni de l'éléphant