‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 16 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

point dans vos lettres. Toute ponctuation, virgule ou autre signe quelconque, marque une période de repos pour l'esprit, — une pause plus ou moins longue, — une idée abandonnée ou momentanément suspendue , et qu'on sépare par ce signe de celle qui va suivre. Vous supprimez ces périodes, ces intervalles ; vous écrivez comme le torrent coule, comme la flèche vole. Cela ne doit pas être, car les idées qu'on exprime, les choses dont on parle, ne sont pas toutes intimement liées les unes aux autres d'un rapport étroit comme les gouttes d'eau d'un même torrent. »

La seconde de ces lettres nous prouve que Mlle Guizot avait su prendre très habilement une fine revanche ; car l'hypothèse qui la montrerait récalcitrante sans rémission aux règles de la ponctuation, ne résiste pas à ce que nous savons de la suite de sa vie ; la lettre débute ainsi :

« Ma chère Henriette,

« Je crois que vous allez me trouver bien taquin, mais permettez que je vous conjure de ne pas me lancer tant de virgules à la tête. Vous m'en assaillez, comme les Romains assaillaient cette pauvre Tarpeia avec leurs boucliers. »

La difficulté qu'il y a de se maintenir en toute chose dans un juste milieu me rappelle la conduite de Marguerite lliuillier, qui créa Mimi dans la FzV de Bohême, de Mûrger et Barrière, lorsque ce pauvre Mûrger devint amoureux d'elle. « Je ne puis pas le souffrir, répliqua-t-elle à son collaborateur qui plaidait pour lui, je ne puis pas le souffrir, il est trop mal habillé, il a l'air d'un épou vantail à moineaux. » Barrière conseilla à son ami d'aller trouver un bon tailleur et de se faire équiper à la dernière mode. L'avis fut scrupuleusement

suivi ; Barrière attendait anxieusement l'effet de cette transformation sur le cœur de la dame. Une quinzaine se passa, et le pauvre Mûrger fut rabroué comme devant. Barrière intercéda de nouveau en faveur de son ami. « Je le trouve plus intolérable encore, lui fut-il répondu, il est trop bien mis, il ressemble à un mannequin de tailleur. »

Revenons à M. Guizot. Pendant tout le cours de nos relations, je ne l'ai vu qu'une fois « hors de lui » ; c'est lorsque la décision fut prise de l'expropriation de sa maison pour le percement du boulevard Malesherbes. Les juges l'avaient traité avec toute la considération désirable; ils n'avaient pas songé un instant à assimiler l'éminent historien au vulgaire propriétaire qui bataille pour obtenir le plus haut prix possible de son immeuble; on lui offrit trois cent mille francs, et AI. Guizot reconnaissait lui-même que c'était bien payé : « Mais j'ai trente mille volumes à déménager, gémissait-il, sans compter mes notes et mes manuscrits. » Toutefois sa bonne humeur prenait bientôt le dessus et l'incitait à lancer une pointe à son adversaire de jadis, Adolphe Thiers : « C'est bien fait, cela m'apprendra à avoir tant de livres ; heureux l'historien qui préfère s'en fier à son imagination. »

M. Guizot se résolut à quitter Paris et à transporter sa bibliothèque à Val-Richer, mais ses enfants et ses amis combattirent cette résolution et l'empêchèrent de se retirer absolument du monde. Il prit un modeste appartement, près de son ancien domicile, faubourg Saint- Honoré, vis-à-vis de l'ambassade d'Angleterre, qui n'avait pas alors l'aspect monumental qu'elle a acquis de nos jours.

« Je doute fort, me dit plus tard M. Guizot, que l'idée de vivre à la campagne me fût jamais venue à l'esprit, il y a dix ou quinze ans. Je n'aurais pas, à cette époque, fait deux lieues pour admirer le point de

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