‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 151 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

que j'ai vus exposés hier boulevard Haussmann...

La mélancolique tirade de mon ami fut interrompue, sur ces entrefaites, par l'entrée d'une de nos connaissances communes, un ex-lieutenant de la légion étrangère, amputé du pied droit et par suite réformé depuis Constantine. Remarquant aussitôt les airs dolents de notre hôte, le nouvel arrivant s'enquit de ce qui les causait et provoqua ainsi une nouvelle dissertation sur les difficultés de la situation considérée au point de vue de l'estomac. C'était au reste, dès que deux ou trois personnes se trouvaient réunies, le sujet invariable et bien topique de toutes les conversations.

L'ancien officier éclata de rire.

— Vous êtes dans l'erreur la plus profonde ; il reste encore à Paris certains aliments en abondance; seulement je suis forcé d'admettre avec vous que les Parisiens n'en savent pas tirer parti.

— Vous chargeriez-vous de le leur apprendre?

— Certainement non, car ils se moqueraient de moi. On est farci de préjugés au sujet de ce qu'il faut manger ou ne pas manger ; et, pour vous le prouver, je veux vous offrir demain un déjeuner de ma façon, et vous m'en donnerez des nouvelles. Mais je ne vous dirai pas de quoi il se compose. Vous jugerez les mets, et je ne vous en dévoilerai l'origine que deux jours après cette petite fête.

Nous acceptâmes l'invitation, bien que je n'en fusse pas, je le confesse, autrement enthousiasmé. Le jour suivant, vers une heure, nous nous asseyions à la table hospitalière de l'ex-lieutenant; il nous confia que, trois semaines auparavant, il avait renvoyé sa cuisinière et remplacé la donzelle par un vieux brave qui le servait à merveille, quoique manchot. Tout en restant parfaitement respectueux, le susdit Joseph nous accueillit avec un gros rire qui, au fur et à mesure qu'avançait le repas, se changea en un sourire orgueilleux. 11 avait à

coup sûr collaboré avec son maître à la confection du menu, qui, d'un bout à l'autre, je dois l'avouer, se trouva succulent. A vrai dire, j'étais un peu comme le nouvel occupant d'une maison hantée par un fantôme moqueur; mais si je n'avais été prévenu d'avance qu'il y avait dans le repas quelque chose d'inusité et de bizarre, je me serais parfaitement régalé et diverti. Notre hôte nous raconta en riant que Joseph s'était levé le matin, en notre honneur, à quatre heures et quart, et qu'avant cinq heures il était aux Halles. Comme nous pouvions aisément discerner un fumet prononcé d'oignon dans le ragoût qui servait d'entrée, et que les pommes de terre dont se composait la garniture du second plat étaient visibles à l'œil nu, nous en conclûmes que la nécessité de se procurer ces légumes avait imposé au digne troupier ce lever matinal, et nous lui en vouâmes aussitôt une reconnaissance proportionnée à sa peine. Il ne planait non plus aucun mystère sur le poisson, ni sur l'entremets. Le premier, c'était de la morue sèche, mais avec une sauce !... une sauce exquise, restée unique dans mes souvenirs de gourmet! Quant au second, c'était un plat de macaroni au sucre, délicieux, que nous déclarâmes digne d'être présenté à la table d'un prince. Encore une fois, si je n'avais été bel et bien convaincu de l'étrangeté foncière de ce repas, je me serais volontiers abonné à devenir le commensal quotidien du logis. J'aurais parié, du reste, que nous avions été doublement mystifiés par notre hôte au sujet de certain plat dans lequel je croyais bien, si habilement qu'on les eût désossées, avoir reconnu des alouettes.

Fidèle à sa parole, quarante-huit heures après, notre amphitryon nous révélait les véritables ingrédients qui avaient concouru à la composition de ce fameux menu. Des mulots, très petites souris de l'espèce que nous appelons, je crois, en Angleterre, souris des champs.

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