CHAPITRE XIII
Notre ami s'étendit encore longuement sur ce sujet et sur les mérites respectifs de la viande de rat et de cheval; il ajouta en terminant : « Mais, en somme, à quoi bon ? Ceux qui pourraient réellement bénéficier de mes conseils ne sont pas là, et y seraient-ils qu'ils ne feraient qu'en rire, très probablement; je veux parler des indigents. La seule nourriture animale qui ne puisse être remplacée par son équivalent, ou à peu près, en substance nutritive, c'est le lait. Mais un adulte , à moins qu'il ne soit d'une constitution très délicate ou atteint d'une maladie pour le soulagement ou la guérison de laquelle le lait est absolument indispensable, un adulte peut parfaitement vivre sans lait pendant six mois. Il n'en est pas de même pour les enfants. Je tiens seulement à vous démontrer que les pauvres, avec leurs maigres ressources, — et Dieu sait si elles sont maigres, — pourraient toutefois s'en tirer mieux qu'ils ne le font, car il ne doit pas manquer de chats et de rats auxquels ils ne veulent pas se résigner à goûter. »
Cette allusion aux indigents et à leurs maigres ressources me revint à diverses reprises à l'esprit pendant le cours de la soirée ; je savais que les autorités s'évertuaient de leur mieux à soulager la misère générale et individuelle, je savais aussi qu'elles étaient en cela admirablement secondées par la charité privée, qui, non contente de mettre des sommes considérables à la disposition du gouvernement, agissait par elle-même au moyen de visiteurs et de comités spécialement organisés pour la circonstance.
Les rations de viande de cheval et de pain distribuées dans les bureaux officiels étaient insuffisantes; on ne donnait plus que quarante-cinq grammes de
poulet, etc. ; c'est alors un couscoussou au mouton ou au poulet. Le couscoussou de chat est une fantaisie dont les Arabes ne mangeraient pas. L'Editeur.
viande et trois cent cinquante grammes de pain par jour et par tête ; et ces rations devaient tomber bien plus bas encore. On distribuait aussi des billets pour des repas servis avec ou sans viande; il y avait même, en outre, des distributions de combustible, bien qu'il n'existât plus en réalité de bois de chauffage à Paris. Tous les sièges en bois des promenades publiques, les échafaudages des maisons en construction avaient disparu. Chez un de mes amis, il ne restait que la porte extérieure de l'appartement : toutes les autres, remplacées par des rideaux, avaient été fendues et utilisées pour le chauffage de la famille. Mais les pauvres, élevés dans la sainte terreur du propriétaire, ne pouvaient imiter ce procédé aussi commode que dispendieux. Du moins, je ne constatai nulle part dans mes visites que les portes de leurs misérables logis eussent disparu. Quant à obtenir un supplément de pain et de viande, ils n'y pouvaient songer, même avec de l'argent; car, si quelques magasins étaient encore ouverts et leurs propriétaires obligés, de par la loi, de se conformer au tarif établi par la municipalité, on îi'y trouvait rien à acheter. Je me rappelle que, passant certain matin rue Lafayette près d'une de ces boutiques, je vis la foule qui faisait queue sans doute depuis plusieurs heures se disperser désappointée. « Nous n'avons à vendre ce matin, venait de déclarer le commis, que des truffes de conserve. »
Et pourtant, il faut bien le constater, aux premières rumeurs de paix, ces devantures vides se remplirent comme par enchantement de pyramides de boîtes de conserves artistement échafaudées et offertes à des prix bien moindres non seulement que ceux de la veille, mais que ceux mêmes du tarif municipal. Les fréquentes tentatives faites par la police pour découvrir ces dépôts clandestins avaient invariablement échoué, les cachettes étant installées fort loin des boutiques et les marchands
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trop avisés pour se laisser prendre sans vert. Un étranger aurait eu beau entrer chez eux et leur offrir cent francs d'une demi-douzaine de boîtes de conserves, qu'ils n'en auraient pas moins gardé la plus parfaite impassibilité pour lui assurer qu'à leur grand regret il ne leur restait pas un anchois à vendre. Et à tout prendre, comment s'en étonner, quand on pense que la découverte de cette sorte d'accaparement eût été leur arrêt de mort certain ? car, le cas échéant, rien n'eût pu les sauver de la légitime indignation de la populace. Pour ceux qui achetaient à des prix anormaux ces provisions cachées, leur discrétion était acquise par ce fait même qu'un seul mot imprudent de leur part leur eût sur-le-champ coupé les vivres.
Voici, au reste, à l'appui de ce qui précède, un fait dont je garantis la parfaite authenticité. Mon nom , figurant sur les listes des différents comités pour le soulagement des pauvres, avait acquis, je dois le dire pour l'intelligence de mon histoire, une certaine notorité. Or donc, le 25 janvier, à onze heures du matin, au moment oij les négociations entamées entre Jules Favre et Bismarck ne pouvaient guère avoir dépassé les débats préliminaires, il arriva que je reçus un billet apporté par un commissionnaire et émanant d'un épicier du faubourg Montmartre ; cet industriel sollicitait ma visite personnelle, ayant, disait-il, à me faire une proposition fort avantageuse pour mes protégés. Une heure après, j'étais chez lui, et aussitôt il m'offrait de me vendre cinq cents boîtes de conserves variées et deux cent cinquante boîtes de sardines à deux francs l'une, c'est-à-dire à un prix double à peu près du prix ordinaire. La chose était pour me surprendre, car trois semaines environ auparavant j'avais écrit à ce même individu, lui demandant précisément la même quantité de marchandises que je désirais distribuer comme étrennes. A quoi le digne homme m'avait répondu qu'il
3i6 UN ANGLAIS A PARIS.
ne lui restait plus de conserves, mais qu'il pourrait peut-être m'en procurer à cinq francs la boîte. Je découvris plus tard que cet excellent épicier avait un fils attaché au ministère des affaires étrangères. Je laisse au lecteur le soin d'en tirer la déduction logique.
Je suis également persuadé qu'il y avait encore d'énormes provisions de viande de cheval fraîche ou salée, dissimulées je ne sais oià; car, ainsi que je l'ai déjà remarqué, il fut établi par un rapport officiel ou quasi officiel qu'il existait encore au moment de la signature de l'armistice trente mille chevaux à Paris, dont le plus grand nombre eût été certainement abattu en cas d'urgence par ordre du gouvernement. Le prétexte mis en avant de leur utilité au point de vue de la défense, ce prétexte, il est presque oiseux de le dire, ne tient pas debout, puisque la sixième partie de ce contingent eût largement suffi aux besoins de l'administration de la guerre. En réalité, Jules Favre et consorts, bien convaincus dès lors de l'inutilité d'une plus longue résistance, mais manquant du courage nécessaire pour en convenir franchement et espérant par ce moyen convertir à leur cause les partisans de la résistance à outrance, poussaient les choses au pire et exagéraient encore la famine trop réelle, comme si la situation n'eût pas été déjà assez atroce. Les chevaux acquis par le gouvernement pour l'alimentation se payaient généralement un à deux francs la livre, et cependant il était impossible, en dehors des rations distribuées dans les cantines municipales, d'acheter une livre de viande de cheval à moins de sept ou huit francs. Pourquoi cette différence?
Le beurre valait trente à trente-cinq francs la livre, mais la mixture livrée comme telle méritait-elle le nom de beurre? Pour obtenir quelque chose de mangeable, il fallait en donner soixante francs. L'espèce de graisse qu'on vendait deux francs la livre excitait la repu-