‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 155 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

la probabilité de l'investissement, le Mont-de-PIété fut pris d'assaut. Les demandeurs de prêts, toutefois, loin d'appartenir aux classes pauvres et à la petite bourgeoisie, étaient, au contraire, des gens aisés, dont le but principal était de mettre leurs objets de valeur en sûreté et qui regardaient l'intérêt de g 1/2 p. 100 qu'ils avaient à verser sur les avances à eux consenties comme une prime d'assurance et un droit d'emmagasinage, sachant bien que rien n'était à l'abri du feu et des voleurs comme les dépôts du Mont-de-Piété, et qu'en outre, quoiqu'il pût advenir, l'Etat demeurait responsable des objets engagés.

L'affluence cessa dès que l'investissement fut un fait accompli, mais les ressources financières de l'établissement avaient été mises là, on le comprend, à une rude épreuve, et, à l'heure oii l'on me donnait ces renseignements, le montant des fonds disponibles était tombé depuis le commencement d'août, époque à laquelle les comptes avaient été arrêtés, d'un total de huit millions à sept cent cinquante mille francs environ.

L'ordonnance du maire de Paris, destinée à prévenir cet abus, avait été promulguée trop tard, lorsque le mal était fait. Cette ordonnance suspendait l'effet du décret de 1863 limitant le maximum d'un prêt à dix mille francs pour le Bureau central et à cinq cents francs pour les bureaux auxiliaires, et fixait pour la durée du siège un maximum unique de cinquante francs (i).

Du ig septembre à la fin d'octobre, la cessation absolue de tout travail dans la capitale et, comme conséquence forcée, le brusque arrêt du payement des salaires amenèrent l'engagenient de milliers d'objets consistant surtout en meubles, vêtements, etc.; mais, chose assez curieuse, les outils d'ouvriers et les instruments propres

(i) Pareille mesure avait été prise en 1S14 dans des circonstances analogues, mais alors le maximum du prêt avait été limité à vingt francs au lieu de cinquante. L' Editeur .

aux divers métiers n'y entrèrent que dans une faible proportion. Actuellement, me dit en terminant mon interlocuteur, le Mont-de-Piété se trouve dans un état de stagnation complète : on ne retire point de gages, et il ne s'en engage que fort peu de nouveaux (i).

Cependant, Noël et le Jour de l'an étaient proches, et on n'avait tenté encore aucune sortie pouvant amener une modification pratique de la situation. Le froid sévissait intense. Impossible d'obtenir une parcelle de coke ou de charbon, ni pour or ni pour argent. Depuis près d'un mois, les rues n'étaient plus éclairées: jusqu'à la fin d'octobre, un réverbère avait encore lancé çà et là sa lueur incertaine, mais c'était maintenant l'obscurité complète ; il avait fallu renoncer à remplacer le gaz par le pétrole sur la voie publique, car le stock d'huile minérale commençait aussi à diminuer. La plupart des magasins étaient fermés, mais à l'approche des fêtes quelques-uns ôtèrent leurs volets et tentèrent un maigre étalage de bonbons en sucre et en chocolat, voire même de marrons glacés. Mais ces articles ne trouvèrent pas, je crois, beaucoup d'amateurs. Les magasins de jouets ne prirent pas même la peine de garnir leur devanture, et leur abstention fut sage, car pas un Parisien n'ignorait que les neuf dixièmes des

(i) Notons ici un trait assez curieux au sujet de l'engagement des outils et des instruments de travail pendant le siège. Un comité de Londres envoya à Paris, après l'armistice, une somme de 20,000 francs destinée expressément au rachat de cette sorte de gages. Les membres du comité françai'; chargé de cette tâche, bien que remplis de gratitude pour cette généreuse offrande, crurent de prime abord que cette somme ne les mènerait pas loin, étant donné qu'à cette époque le Mont-de-Piété détenait 1,708,549 articles représentant un total de -prêts de 37,502,743 francs. Les autorités donnèrent une grande publicité à l'envoi de ces 20,000 francs et à l'usage qui devait en être fait; il arriva pourtant qu'au bout d'un certain laps de temps on eut à retourner 6,430 francs au comité anglais, les outils ou lots d'outils retirés, au nombre de 2,383, ne s'élevant qu'à un total de prêts de 13,570 francs. L'Éditeur.

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