‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 17 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

vue le plus splendide, tandis que j'en aurais fait mille pour voir un homme de talent. »

De fait, en 1830, ayant près de quarante-quatre ans, il n'avait jamais vu la mer. « Et si ce n'avait été pour une tournée électorale en Normandie, je ne l'aurais pas vue encore », avouait-il. Je lui fis observer que M. Thiers n'avait jamais eu de maison de campagne et semblait se soucier fort peu de la nature, des oiseaux et des fleurs. « Ah ! c'est très différent, — et il sourit. — Je ne tenais pas à la campagne, parce que je ne la connaissais pas. Thiers ne l'aime pas, parce que les oiseaux, les fleurs, les arbres vivent et croissent sans qu'il ait à s'en mêler, et il n'aime pas que rien arrive sur la terre sans son intervention. »

Thiers fut le seul homme auquel Guizot se plut ainsi à lancer des lardons. Strict protestant, je dirai même calviniste convaincu, il n'en était pas moins l'ardent admirateur du catholicisme romain, qu'il appelait « la plus admirable école de respect qui soit au monde ». Personne n'avait plus soufïert que lui des excès de la première Révolution, puisque son père mourut sur l'échafaud ; je ne jurerais pas cependant qu'il ne fût secrètement, au fond du cœur, quelque peu républicain, mais non certes partisan d'une république « qui débute avec Platon et qui finit nécessairement par un gendarme ». « Celle de 1848, avait-il coutume de dire, n'a pas eu même un Monk, ne parlons pas d'un Washington ou d'un Cromwell : Louis-Napoléon dut escalader le trône sans l'aide de personne. Et, croyez-le bien, s'il y avait eu là un Cromwell, il aurait écrasé cette république comme le Cromwell anglais écrasa la monarchie. Quant à Washington, il n'aurait, à aucun prix, voulu s'en mêler. »

« Oui, dit-il dans une autre occasion, je suis fier d'une chose, c'est d'être l'auteur de la loi sur l'instruction primaire ; mais bien que j'en sois fier, si j'avais pu

prévoir l'usage qu'on en a fait et celui qu'on en fera vraisemblablement après ma mort, j'aurais encore préféré voir la moitié du pays incapable de distinguer un A d'un B. »

Avec Guizot mourut le dernier homme d'Etat français « qui ait cru avoir le droit d'être pauvre , et qui ait même poussé ce droit un peu loin », comme le fit observer quelqu'un en apprenant la nouvelle de sa démission. Vers les dernières années de sa vie, il occupait, rue Billaud, — actuellement rue Washington, — un modeste appartement au quatrième étage. D'oii le mot fameux de M. de Falloux faisant l'ascension de cet escalier : « Mon respect pour lui grandit à chaque marche. »

J'ai pourtant connu en France un autre personnage politique dont l'installation et la pauvreté auraient pu inspirer la même réflexion et mériter le même respect : c'est M. Rouher.

La pauvreté de M. de Lamartine n'incitait pas au même sentiment ; elle était sans dignité. C'était la pauvreté d'Olivier Goldsmith ayant recours au docteur Johnson, et festoyant avec la guinée que celui-ci lui envoie par le messager avant de venir en personne. Méry avait résumé en un mot la situation de Lamartine le soir du 24 février 1848, et rien ne fait supposer que son allégation fût exagérée. La dynastie des Bourbons de la branche cadette avait été renversée parce que Lamartine ne voyait pas d'autre moyen de liquider les 350,000 francs de dettes qu'il avait contractées en faisant un voyage princier en Orient (i). Je n'étais allé qu'une fois chez Lamartine avant la révolution de Février, et, quoique sa femme fût Anglaise, je n'avais jamais été tenté d'y retourner.

(i) On a vu, au chapitre précédent, ce qu'il faut penser de ce propos. i^Note du Traditcteur.)

Page 1