‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 160 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

en masses épaisses et irrégulières à travers lesquelles, filtrant çà et là, les pâles rayons d'un impassible et glacial soleil d'hiver semblaient se rire de notre misérable état grelottant. En atteignant le boulevard Montparnasse, je croisai plusieurs brancards sur lesquels on rapportait de malheureuses sentinelles absolument gelées et plus qu'à demi mortes de froid.

Je ne sais pas quelle peut être au point de vue militaire la portée d'un bombardement, mais on m'a assuré que les plus grands stratégistes comptent surtout sur l'effet moral qu'il produit sur les assiégés. Je ne puis dire qu'une chose, c'est que si le maréchal de Moltke avait fait entrer ledit effet moral dans ses calculs pour accélérer la reddition de Paris, il aurait pu continuer pendant une année entière de bombarder la capitale sans se rapprocher pour cela d'un iota du but qu'il poursuivait, si j'en peux juger du moins par les scènes auxquelles j'assistai dans cette matinée de janvier, avant que la familiarité avec les bombes meurtrières en ait pu, selon le proverbe, engendrer le mépris. Au risque de m'attirer le courroux des amateurs d'histoires à sensation, étrangers ou indigènes, écrivains ou peintres, propagateurs de la légende par la plume ou le pinceau, je dois honnêtement confesser qu'un omnibus renversé ou une paire de chevaux abattus eussent à peu de chose près excité la même curiosité que faisait naître alors la vue des maisons bombardées de Vaugirard , de Montrouge et de Vanves. Sur la chaussée du Maine, la route avait été labourée par une bombe sur une longueur de cinq à six mètres; ailleurs, un obus avait traversé le toit d'une maison et tué une femme sous les yeux de son mari; ailleurs encore, la bombe, après avoir emporté tout un pan de mur d'un petit chalet à un étage, avait complètement détruit le mur d'en face : bref, les faits prouvaient jusqu'à l'évidence que la vie humaine n'était n. 19

plus en sûreté dans l'enceinte des fortifications; personne cependant ne poussait de lamentations déchirantes, nul ne se tordait les mains de désespoir; les regards navrés ne s'élevaient pas vers le ciel empreints d'une douleur touchant au délire, douleur contenue ou s'exhalant au contraire en cris et en sanglots; non, les femmes elles-mêmes restaient calmes. Le sentiment dominant était plutôt une sorte de mépris muet, très différent dans sa manifestation des explosions bruyantes coutumières aux Français et mêlé d'une dose considérable de badauderie ; le mot comme la chose est si essentiellement français que je n'en trouve pas l'équivalent en anglais, car le badaud parisien, oisif ou flâneur, ne ressemble à aucun de ses congénères européens. Pour bien saisir la différence foncière qui existe entre les uns et les autres, il faut avoir eu la bonne fortune d'assister à un incident identique dans les rues de Paris, de Londres, de Madrid, de Florence et de Rome, de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, pour ne pas nommer encore Bruxelles, la Haye, Amsterdam, Munich et Dresde. Le Joseph Prudliomme de Henri Monnier ne met en lumière qu'une des faces du caractère du badaud parisien. Le type qui s'en rapprocherait le plus est à mon avis le touriste anglais de la classe moyenne voyageant sur le continent, s'efforçant d'expliquer sans relâche à sa femme et à ses compagnons de route des choses qu'il ne sait ni ne comprend lui-même, tout en rendant hautement grâce à sa bonne étoile d'avoir fait de lui un iils de la noble Albion .

Mais le badaud de Paris, si amoureux qu'il soit, comme son prédécesseur de la Rome antique, du théâtre et des jeux du cirque, comme lui aussi veut avoir du pain; et lorsque, quinze jours après, ce cri navré s'éleva de toutes parts : « Il n'y a plus de pain », l'heure de la reddition, virtuellement, avait sonné.

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