‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 162 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

blement l'anglais, et c'est dans cette langue que nous poursuivîmes notre conversation. Comme je l'ai fait observer à maintes reprises, je n'avais pas à cette époque la plus légère intention de publier un jour mes souvenirs; toutefois, cet entretien m'avait si vivement impressionné qu'en rentrant chez moi, j'en traçai aussitôt un compte rendu sommaire que je retrouve dans mes papiers.

Cluseret ne nourrissait aucune illusion sur la conclusion finale de la Commune : « Il ne nous serait pas possible, me dit-il, d'établir une Commune permanente, quand bien même tous nos partisans seraient aussi dévoués à notre cause que Kossuth et Garibaldi l'étaient à la leur, et ce n'est certes pas le cas, car, abstraction faite des égoïstes guidés par leur seul intérêt, la plupart de nos chefs sont de purs utopistes, incapables de rabattre dans la pratique un iota de leur idéal. Les autres ne recherchent que leur élévation personnelle; aussi, en dépit de leurs capacités réelles , sont-ils absolument impropres aux postes qu'ils se sont attribués. A coup sûr, il y a des exceptions : ainsi Rossel, dont la science technique est considérable. Si je voulais le définir en deux mots, je l'appellerais Lothario-Cromwell, parce que, malgré ses aptitudes militaires et sa raideur de puritain, on voit trop de cotillons autour de lui. Ajoutez qu'il est dévoré d'ambition et d'une arrogance extrême; c'est un de ces républicains qui méprisent le prolétariat ; il adopterait volontiers l'axiome de Napoléon I" : Les outils à ceux qui savent s'en servir ; mais il oublie que ledit axiome ne convient absolument pas à un régime socialiste comme celui que nous voudrions organiser, puisque, précisément, ce sont ceux qui ne savent pas se servir des outils qui prétendent être traités comme s'ils le savaient. S'ils l'avaient eue, l'intelligence nécessaire pour faire usage de ces outils, ne seraient-ils pas sortis sans l'aide de personne de la situation humble et pré-

Caire où ils végètent presque tous?... Rosselest, à n'en pas douter, meilleur stratégiste que moi, et je ne lui en veux pas le moins du monde de me le faire sentir ; mais si Dombrowski ou Bergeret étaient l'un ou l'autre délégués à la guerre à ma place, Rossel serait, depuis plus de quinze jours, emprisonné, sinon fusillé.

« Car, continua Cluseret, Bergeret surtout se croit né général. Il monte bien à cheval, ayant, si je ne me trompe, débuté dans la vie comme garçon d'écurie : Michel Ney aussi (i), me direz-vous, mais Michel Ney a fait son apprentissage de soldat sur le champ de bataille, tandis que Bergeret a été successivement compositeur, chef de claque, correcteur d'imprimerie et finalement voyageur pour une maison de librairie. Tous métiers fort honorables sans doute, mais peu propres, semble-t-il, à former un bon général. Et pourtant, je voudrais que vous le puissiez voir : il porte son écharpe en bandoulière comme le font en Angleterre vos officiers en tenue de service; il aimerait assez, entre nous soit dit, qu'on la prît pour le grand cordon de la Légion d'honneur ; et son état-major est plus nombreux que celui du dernier empereur. Vous devriez aller dîner au quartier général du couverneur militaire de Paris, cela vous amuserait, et je suis sûr que vous seriez le bienvenu; Marrast au Palais-Bourbon en 1848 n'était rien à côté. Si la Commune dure encore trois mois, vous y verrez des laquais en grande livrée, galonnés d'or et en perruque poudrée comme dans votre pays. Jusqu'à présent,

(i) L'auteur commet ici une légère erreur. Fils d'un tonnelier, à treize ans petit clerc de notaire, puis employé aux écritures du parquet, commis dans les bureaux de la compagnie des mines d'Apenweiler, Ney s'engagea à dix-neuf ans en 1788 dans un régiment de hussards. Humbles débuts, et qui, jusqu'au jour de son engagement, n'annonçaient guère, en effet, la carrière qu'il devait suivre ! Mais il ne fut jamais, croyons-nous, garçon d'écurie.

{Noie du Traducteur .)

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