‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 163 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Bergeret a dû se contenter d'une livrée noire impeccable. « Personnellement, poursuivit-il, je ne combats pas pour le communisme, mais pour le communalisme, ce qui, je n'ai pas besoin de vous le dire, est chose toute différente. Je ne vois pas pourquoi Paris et Lyon seraient plus incapables de gérer leurs affaires municipales sans l'intervention de l'État que tant d'autres grands centres provinciaux qui en ont fait l'expérience avec succès. Le gouvernement anglais ne s'ingère pas dans les affaires municipales de Londres sous le spécieux prétexte que c'est la capitale du royaume, ni dans celles de Manchester parce qu'on y a inauguré un système spécial de police; pas plus qu'il ne se mêle des affaires locales de Liverpool, de Leeds ou de Bristol. Vos lords-lieutenants de comtés ne sont, en fait, que des fonctionnaires décoratifs, bien loin comme influence administrative de nos préfets et de nos sous-préfets; et votre secrétaire d'Etat pour le département de l'intérieur (i) n'a pas la centième partie du pouvoir que possède notre minisire de l'intérieur. Nous voudrions, pour tout dire, faire un pas de plus que vous, sans éluder néanmoins les obligations financières imposées par une fédération. Ainsi ce que vous appelleriez impôts royaux ou impériaux, nous serions prêts à les payer, mais en nature aussi bien qu'en espèces. C'est là une des choses que nous voulons; ce que nous ne voulons pas, c'est la résurrection de l'Empire.

« Actuellement, et je ne parle pas à l'aventure en l'avançant, il court dans notre camp des rumeurs de trahison; d'après ces rumeurs, la lutte engagée contre les Versaillais ne serait qu'un prétexte pour balayer le terrain et préparer les voies à l'entrée docilement acceptée d'une armée impériale à Paris. Où serait recrutée cette armée? Parmi les prisonniers français

(i) Home Secre'ary.

actuellement sur le point de quitter l'Allemagne, et qu'on a travaillés tout le temps de leur internement dans l'intérêt de la dynastie napoléonienne. Après tout, n'avons-nous pas autant de droits à renverser le gouvernement de Versailles que celui-ci en avait à renverser l'Empire? Les pouvoirs de ce gouvernement sontils plus validés par les récentes élections que l'avait été le pouvoir de Louis-Napoléon par le plébiscite de 1870? M . Thiers se croit-il donc réellement un plus grand homme et un meilleur patriote qu'Abraham Lincoln qui traita, lui, les Sudistes en belligérants et non en insurgés? »

Ainsi parla Cluseret. Je ne veux pas dire que ce fût un homme absolument honorable, mais c'était à coup sûr un garçon fort intelligent, le plus intelligent vraisemblablement des meneurs de la Commune. En tout cas, notre entretien me laissa le désir de mieux connaître le reste de la bande, et comme ils avaient fait de la brasserie Saint-Séverin leur rendez-vous habituel du soir, j'y retournai à plusieurs reprises.

Peu de jours après, je m'y trouvai juste à point pour assister à l'arrivée de Raoul Rigault, à cheval et entouré de tout un état-major pédestre et essoufflé; une véritable évocation du tableau de Decamps : La patrouille turque. Le préfet de police n'était guère moins splendidement accoutré que ses codignitaires. Son uniforme, si je me souviens bien, était bleu à revers rouges, mais je n'aurais pu vraiment l'affirmer, même à l'époque, tant il était chamarré partout de galons d'or et de broderies. Ses myrmidons écartaient le peuple pour frayer le chemin à leur chef, et un malin dit en ricanant : « Mais il n'y a rien de changé, c'est absolument comme sous l'Empire! »

Rigault resta un instant immobile, protecteur, surveillant la foule et lorgnant les femmes; puis il descendit de cheval et nous aperçut alors, mon ami et moi, debout sur le seuil de la brasserie.

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