‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 164 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

— Qui sont ces citoyens? demanda-t-il, en nous inspectant des pieds à la tête tout en caressant sa barbe. Quelqu'un lui dit nos noms, auxquels il répondit par une grimace significative; le mien surtout ne pouvait lui être étranger, étant porté par un de mes très proches parents, grand favori du général Vinoy. Il ne jugea pas toutefois à propos de nous molester; l'eût-il fait que nous risquions de passer un mauvais quart d'heure, car avant que lord Lyons ait pu s'interposer nous aurions eu grand temps d'être fusillés.

Nous avons toujours pensé depuis, mon ami et moi, que nous devions la vie à un affreux petit bonhomme qui avait alors murmuré quelques mots à l'oreille de Raoul Rigault, et qui, le jeune docteur me le dit ensuite, n'était autre que le bras droit du préfet de police : Théophile Ferré.

J'avais, comme la plupart des Parisiens, entendu bien souvent, avant et depuis la déclaration de guerre, prononcer son nom, car Ferré avait été impliqué dans le complot dirigé contre la vie de Louis-Napoléon et jugé à Blois aux mois de juillet et août 1870. Chacun sait comment il insulta le président de la Haute Cour, refusa de répondre et finit par s'écrier :

— Oui, je suis socialiste, anarchiste et athée, et malheur à vous quand viendra votre tour.

Il tint parole; c'était un vrai démon avec le physique de l'emploi; il ne pouvait se produire nulle part quelque cruelle et sanglante échauffourée sans qu'il se fît une joie de s'y mêler. Bien que fort laid, il n'approchait pas de la laideur phénoménale de Tridon, mais il inspirait une sorte d'horreur instinctive.

Chose assez curieuse, ce même Théophile Ferré, que je voyais alors pour la première fois, avait été le 25 ou le 26 mars le sujet d'une conversation prolongée entre moi et Gil-Pérès, l'acteur du Palais-Royal. Je connaissais Gil-Pérès depuis son premier succès dans Gaudens

de la Dame aux Camélias. J'avais donc appris vers les derniers jours de mars, à ma grande surprise, que presque aussitôt après la proclamation de la Commune, le joyeux acteur avait été cruellement maltraité rue Drouot et avait failli même être écharpé par la canaille. Quarante-huit heures après j'étais à Montmartre dans son appartement, où je le trouvai encore au lit, gravement, sinon dangereusement blessé.

— Je suis navré de votre mésaventure, lui dis-je en entrant; mais quelle mouche vous a piqué de vous mêler de politique?

Il partit d'un éclat de rire, de ce rire singulier, bien à lui, dont je n'ai jamais entendu l'équivalent, ni au théâtre ni ailleurs. Aussi étrange et non moins fameux, le rire de Grassot, à la fois grêle et enroué, était tout autre chose : quand Gil-Pérès riait, on eût cru assister à une volée de mousqueterie.

— Je me garde bien de me mêler de politique, me répondit-il, mais vous savez combien j'aime à me joindre à la foule pour y faire des études de caractères. Il y a aujourd'hui huit jours, je passais rue Drouot lorsque j'aperçus devant la mairie un rassemblement considérable. Sorti de chez moi de très bonne heure, j'ignorais complètement ce qui se passait dans mon voisinage; aussi figurez-vous mon ahurissement en entendant tous ces gens-là discuter de sang-froid la mort de Clément Thomas et de Lecomte. Mes cheveux s'en hérissèrent sur ma tête, et, sans en avoir bien conscience, j'ai dû jouer du coude pour me rapprocher des discoureurs. A cause du long vêtement noir que je portais malencontreusement ce jour-là, ils m'ont pris pour un curé. J'ai bien essayé de me nommer, mais avant d'avoir pu émettre un son, j'étais par terre, battu et piétiné. Une âme charitable, Dieu la connaît, leur dit qui j'étais et me sauva de leur stupide fureur. Je ne sais rien de plus, car on me rapporta ici sans connaissance et plus mort que vif. Et

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