CHAPITRE XIV
quand je pense, ajouta-t-il, que si j'avais voulu, je serais aujourd'hui membre de la Commune !
— Que voulez-vous dire? lui demandai-je, non sans appréhension, craignant qu'il ne battît la campagne.
— Voilà : vous savez que, pendant le siège, j'ai essayé de faire mon devoir de garde national; dans mon bataillon se trouvait aussi ce Théophile Ferré dont vous avez déjà entendu parler à propos de son fameux procès. Un garçon intelligent, mais pauvre comme Job et féroce comme un tigre. Il me servait, sans s'en douter, de sujet d'études et, ces temps derniers, venait fréquemment me voir ici dans la matinée. En général, je l'invitais à déjeuner, car je me plaisais, sans avoir du reste la moindre foi en ses chimères, à lui faire développer ses plans pour l'établissement de la future Commune. Je le regardais au fond comme un fou fieffé. Deux ou trois jours environ avant les récents événements, il m'arriva un matin pâle comme un mort, mais fort excité. Je n'avais pas encore eu le loisir de lui demander la cause de son évidente émotion, qu'il s'écriait : « Cette fois, il n'y a pas d'erreur, nous sommes les maîtres. » Il comprit, je pense, à mon air ébahi qu'il me devait quelque éclaircissement, car il poursuivit : « Dans deux jours, nous tiendrons nos séances à l'Hôtel de ville, et la Commune sera proclamée. Et maintenant, que puis-je faire pour vous, citoyen Gil- Pérès? Vous avez toujours été très aimable pour moi, et je ne suis pas homme à l'oublier, aujourd'hui que me voilà au sommet de l'échelle. » Je lui répliquai que je lui serais très reconnaissant s'il pouvait engager Sardou ou Dumas à m'écrire un bon rôle, comme le dernier l'avait fait déjà, car j'étais bien résolu à ne pas me confiner dans les emplois comiques. Mais je vis que la colère le saisissait à cette réponse.
— Dois-je comprendre, glapit-il, que vous ne voulez pas faire partie de la Commune?
— Je n'ai pas l'ombre d'une ambition de ce genre ^ repris-je aussitôt; on se moquerait de moi et on aurait bien raison.
— Pourquoi se moquerait-on de vous?
— Parce que... parce que... balbutiai-je. Et sans me laisser le temps d'achever :
— Parce que vous êtes petit? eh bien! moi aussi, je suis petit, et laid par-dessus le marché, et je vous certifie pourtant que le monde, avant peu, entendra parler de moi tout aussi bien que si j'étais un Hercule ou un Adonis.
— Là-dessus, il s'éclipsa, conclut Gil-Pérès, et je ne l'ai jamais revu.
Mon but, en rapportant cet entretien, est de prouver que la Commune et toutes les catastrophes qui l'ent accompagnée auraient pu être prévenues par le soi-disant gouvernement de Versailles, si messieurs les gouvernants avaient été un peu moins empressés de jouir en paix de leur grandeur de fraîche date.
Revenons pour un instant à Ferré et à ses collègues. Tous, sans exception, firent preuve, à ma connaissance, d'une sobriété extrême, quoique maints d'entre eux fussent très probablement grands amateurs de bonne chère et de gaieté. Les écrivains anglais, souvent mal ou très insuffisamment informés, ont soutenu le contraire; mais je sais pertinemment qu'il n'y eut pas un seul ivrogne parmi les chefs du mouvement insurrectionnel. Ferré lui-même, sobre parmi les sobres, ne but jamais, pendant les soirées que nous passâmes ensemble, que du café froid ou un doigt de liqueur largement coupée jd'eau. Ce qui ne l'empêcha pas, du reste, d'être directement responsable de la mort de l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, qu'il aurait eu le pouvoir et le devoir de sauver.
Toute tragédie moderne comporte, on le sait, son élément burlesque, et il ne fit pas défaut même dans