CHAPITRE XIV
cette sombre tragédie de la Commune. Les rôles comiques y furent tenus dans une certaine mesure par Gambon, Jourde, et d'autres qu'il me paraît inutile de nommer. Ganibon, une des plus douces créatures qui fussent au monde, un véritable agneau, devint en quelque sorte communard malgré lui. Très disposé « à s'en remettre à la force morale pour le règlement de toutes ces questions irritantes », s'il n'avait tenu qu'à lui, on aurait envoyé à Versailles, comme il le proposa plus d'une fois, une commission munie de pouvoirs à cet effet. Il était âgé d'environ cinquante ans, et réalisait au physique le type du fermier aisé, robuste et bien portant. Son amour des « solutions pacifiques » datait d'une petite expérience de ce genre qu'il s'était permise 90u& l'Empire, bien qu'il soit, à tout prendre, assez douteu:? qu'un strict logicien eût considéré ladite expérience comme absolument pacifique. Gambon, magistrat et membre de l'Assemblée nationale sous la seconde République, votait avec le parti conservateur. L'avènement de l'Empire mit fin à sa carrière politique, et, pour mieux souligner sa désapprobation du coup d'État et des événements subséquents, Gambon refusa de payer ses impositions. Les autorités firent saisir une de ses vaches, et on allait procéder à la vente aux enchères de l'animal confisqué, lorsque son propriétaire parut sur la scène, accompagné de bon nombre de ses anciens électeurs.
— Cette vache, cria-t-il à pleins poumons, cette vache m'a été volée par le fisc impérial, et quiconque l'achètera se rendra complice de ce vol et sera luimême un voleur!
Le résultat de cette sortie fut, on le devine, qu'il ne se présenta pas un seul enchérisseur, et que l'huissier se vit obligé de remettre la vente de la vache à huitaine. Ce fonctionnaire avisé jugea même plus prudent de transférer la vente dans une commune voisine ; mais
Gambon, qui avait eu vent de l'affaire, reparut comme devant, tentant son même essai de persuasion morale, couronné encore du même succès.
Pendant près de trois mois, notre huissier promena « la vache à Gambon m de commune en commune, suivi de Gambon partout et toujours, et partout et toujours le contribuable récalcitrant rééditait son pacifique et victorieux argument. Aux limites du département seulement, craignant que la persuasion morale ne réussît pas aussi bien chez des étrangers, Gambon arrêta le cours de ses pérégrinations et laissa les choses suivre leur marche ordinaire ; il avait eu du moins cette satisfaction intime de voir le montant des frais de vente dépasser de dix fois la valeur de la vache saisie.
Naturellement, au début de la Commune, tous les journaux bien pensants ne manquèrent pas de ressusciter l'affaire, et Gambon fut élu membre du nouveau gouvernement par le X^ arrondissement. Après le triomphe de l'ordre, Gambon parvint à passer en Suisse, mais il rentra en France après la proclamation de l'amnistie et brigua derechef les suffrages de ses concitoyens. A la brasserie Saint-Séverin, Gambon, disons-le, prenait place généralement à la table des dames; je ne puis parler des habituées de cette table, n'ayant pas sollicité l'honneur de leur être présenté.
Jourde, l'un des deux délégués aux finances de la Commune, avait été employé à la Banque de France (i) , ce qui lui donnait une grande autorité dans les questions financières. C'est à lui que M. Rouland, gouverneur de la Banque, remit le premier million requis
(i) Ce bruit avait pu courir alors, mais c'est une erreur : Jourde avait été employé dans une maison de banque privée, qu'il avait quittée en 1868 pour fonder une entreprise commerciale qui ne réussit pas. En réalité, lorsqu'il entra au Comité central, il était comptable et teneur de livres. Il était intelligent et, somme toute, fort honnête homme. (Note du Traducteur.)