CHAPITRE XIV
par le Comité central. Mon ami le docteur, qui avait connu Jourde, l'invitait souvent à dîner avec nous, invitation toujours acceptée, du reste, avec empressement par le « payeur général ». La conversation vint à rouler, à la suite d'un de ces dîners, sur les événements qui avaient précédé la mise en réquisition de ce premier million. « Dès le second jour de la Commune (20 mars) , nous raconta Jourde (i) , le manque d'argent se faisait terriblement sentir, et Eudes proposait aussitôt de m'envoyer chercher des fonds à la Banque de France. A parler franc, je ne m'en souciais guère. Eussé-je été soldat, qu'à la tête d'un régiment j'eusse sans hésitation envahi la Banque; mais aller ainsi réquisitionner tranquillement un million, comme la chose la plus naturelle du monde, c'était une autre afïaire, et je ne m'en sentais pas le courage. Le directeur de la Banque de France, sachez-le, est, pour quiconque a été employé dans une grande banque, comme une sorte de demi-dieu, car, en dépit de notre fameuse devise : Liberté, Egalité, Fraternité, il n'y a pas de peuple plus prêt que le nôtre aux courbettes devant l'autorité. Voyant que je me faisais tirer l'oreille, Eudes ij s'offrit à faire cette démarche et la fit effectivement, l' tout seul, sans vouloir accepter la moindre escorte. Mais Ij il ne voulut pas assumer la responsabilité de toucher le 1 million que le gouverneur avait, sur sa requête, placé ! à notre disposition ; aussi me vis-je contraint malgré \ tout d'aller trouver le gouverneur à mon tour. Il se | montra d'une politesse extrême, m'appela tout le temps : monsieur le délégué aux finances; mais j'aurais préféré
(i) Historiquement, « Commune » ici est impropre. C'était le Comité central. La Commune ne fut officiellement constituée que quelques jours après par les élections du 26 mars. Mais on sait aussi que le mot « Commune » est couramment employé pour désigner tout le mouvement insurrectionnel qui prit naissance au 18 mars.
(Noie du Traducteur.)
qu'il m'accablât d'injures, et ne pas apercevoir ce pli très ironique aux coins de sa bouche lorsque, prenant congé de moi, il me dit en souriant : « Vous « avez bonne chance d'être un jour mon successeur, « monsieur le délégué, et j'espère que vous mettrez à « profit ce principe que j'ai toujours tâché d'inculquer « à mes subordonnés : obéissance aux pouvoirs consti- <( tués (i) . »
Jourde n'était ni un sot, ni un vantard. Il se montra très bon administrateur et très consciencieux. Comme la plupart des hommes qui ont eu l'habitude constante de manier à journée faite des sommes considérables , la question d'argent le laissait absolument indifférent, et je suis persuadé qu'il ne profita pas de son passage aux affaires pour, qu'on me passe la vulgarité de l'expression, mettre, comme tant d'autres, du foin dans ses bottes. Mais c'est en vain qu'il essaya de pénétrer ses collègues de la nécessité de l'ordre et de l'économie. Aussi de temps à autre s'arrachait-il les cheveux — ses cheveux rouges — en voyant le gaspillage qui régnait à l'Hôtel de ville, oi^i, dans le principe, Assi tenait table ouverte. Non qu'on y festoyât, loin de là; mais s'y asseyait qui voulait, et bien que le prix fixé par le commis aux vivres ou majordome fût des plus modérés : deux francs par déjeuner et deux francs cinquante par dîner, le nombre des hôtes volontaires et quotidiens augmentant tous les jours, le malheureux payeur général se trouvait à bout d'expédients pour subvenir au train toujours
(i) Jourde ne dit pas expressément qu'il soit allé tout seul toucher le million du gouverneur. Et c'est peu probable. Les délégués du Comité central qui signèrent le récépissé du 20 mars furent : Jourde, Varlin (son codélégué aux finances), Billioray, Mortier, Prudhomme, Josselin, Rousseau, Audiguoux, Gouhier, Arnaud, Assi. Mais il est tout à fait vraisemblable que la démarche lui ait paru particulièrement désagréable, car c'est bien lui qui, avec Varlin, y jouait le rôle principal et encourait la plus grande responsabilité.
(Note du Traducteur.)