‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 168 sur 200 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

croissant des dépenses gouvernementales, lorsque le Comité central mit terme à cette hospitalité inconsidérée en arrêtant Assi, que, soit dit en passant, je n'ai jamais vu.

Quand la Commune eut décrété la démolition de la colonne de la place Vendôme, le désespoir et la fureur de Jourde atteignirent au paroxysme. S'il s'opposait de toutes ses forces à ce vandalisme par de simples motifs de sens commun et de patriotisme , il objectait encore et surtout l'énorme et inutile dépense qu'entraînerait cette destruction; mais en vain tenta-t-il d'entraver le mal en supprimant les salaires des ouvriers démolisseurs ; en vain trois ou quatre délégués de ses collègues le soutinrent-ils de leur opinion nettement déclarée, les autres ne lui en insinuèrent pas moins fort poliment que s'il ne déboursait pas de bonne grâce les fonds nécessaires, ils se verraient forcés de les exiger de vive force et profiteraient de l'occasion pour « le mettre au pied du mur » et en finir avec lui. Le soir où cette œuvre stupide fut accomplie, le peintre Courbet qui en ; avait été le promoteur vint de la brasserie Andler, \ tout proche de là, à la brasserie Saint-Séverin, pour y 1 savourer les douceurs de son triomphe. Son ami Chau- j dey, du Siècle, ne l'accompagnait plus ; partageant le sort '. de Mgr Darboy, des abbés Lagarde, Crozes et Deguerry , il avait été arrêté comme otage, en vertu du décret de la Commune portant que toute exécution d'un prisonnier de guerre, pris par les Versaillais, serait suivie de l'exécution de trois otages tirés au sort.

Jourde ne s'affublait pas d'un uniforme, du moins je ne l'ai jamais vu qu'en civil. Je lui en lis un soir la remarque et lui fournis ainsi l'occasion de m'expliquer, non sans une indulgente partialité, l'ostentation ridicule déployée par ses collègues.

« Ils n'en agissent ainsi réellement, m'assura-t-il, que pour plaire aux gardes nationaux qui se méfient

des délégués qui restent en pékin; ils attribuent la répugnance de ceux-ci à endosser l'uniforme à la crainte de se compromettre, au désir secret de s'esquiver inaperçus si les choses viennent à mal tourner. Je vous accorde que cela même ne justifie qu'à moitié les uniformes exhibés par la plupart de mes collègues, mais, que voulez-vous? pour les peuples de race latine, il en est ainsi : la sagesse de Salomon les émerveille moins peut-être que sa magnificence, et, pour eux, la vraie cause de lagrandeur de Joseph, ils le déclareraient volontiers , fut cette fameuse tunique aux multiples couleurs, motif de la jalousie de ses frères, raison de sa vente aux marchands égyptiens qui l'emmenèrent dans leur pays, point de départ par conséquent de sa gloire et de sa fortune.

« Je ne suis pas seulement, continua Jourde, délégué aux finances et payeur général, mais encore cuisinier en chef et rinceur de bouteilles pour tout ce qui concerne les questions pécuniaires au Comité central. J'ai peu d'employés pour me seconder dans mon travail, et sur ce petit nombre, très peu encore sur l'honnêteté desquels je puisse compter; je suis obligé par suite de garder pour moi bien des corvées. Tenez, j'ai reçu hier les comptes de quinzaine du fournisseur d'équipements militaires. Les totaux m'en ont semblé monstrueux, non pas tant sous le rapport du prix respectif de chaque uniforme qu'à l'égard du nombre d'uniformes livrés. Y expédier un de mes commis, c'eût été donner un coup d'épée dans l'eau, je le savais bien. « Envoyez un chat à Rome, dit un vieux dicton normand, il reviendra miaulant. » Mon employé, passez-moi la comparaison, serait lui aussi tout simplement revenu miaulant, m'assurant qu'il n'y avait pas la moindre erreur... Aussi pris-je le parti d'y aller voir moi-même et de demander à parler au directeur en chef de la maison.

a — Je suis certain qu'il n'y a pas d'erreur, monsieur,

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