CHAPITRE XIV
me dit celui-ci, quoique je puisse bien vous avouer que j'ai fait la même remarque que vous en revisant les factures; le nombre des uniformes fournis m'a paru comme à vous fabuleux, mais j'ai dû me rendre à l'évidence après avoir étiqueté avec chaque numéro de livraison sa quittance justificative. Toutefois, j'ai compris qu'il devait se produire quelque part un terrible gaspillage, et je l'ai dit au directeur du comptoir des livraisons : « Si vous voulez rester en bas pendant une « heure, m'a répliqué cet employé, vous en aurez l'expli- « cation. » Je me permets, monsieur le délégué, devons faire la même réponse.
« Je restai effectivement au rez-de-chaussée pendant une heure, poursuivit Jourde, et il ne vint pas, durant ce laps de temps, moins de huit individus munis de bons pour des uniformes complets de lieutenants ou de capi- j taines d'état-major. La plupart de ces jeunes gens ne me firent pas l'effet d'avoir de leur vie manié un fusil ou une épée; des mètres, me sembla-t-il, auraient été cent fois mieux placés dans leurs mains ; les airs qu'ils 1 se donnaient achevèrent de m'écœurer. Mais ne tenant pas à m'attirer une nouvelle algarade du Comité central au sujet de mes économies de bouts de chandelles, je me résignai à laisser courir les choses. Regardez, voilà un spécimen de la façon dont nous nous équipons pour « aller-t-en guerre ».
Je regardai dans la direction qu'il m'indiquait et j'aperçus un personnage au teint basané, aux cheveux noirs longs et plats, de taille ordinaire, ou plutôt un peu au-dessous de la moyenne, et portant le costume le plus étrange qui se puisse voir. Il se composait d'une jaquette bleue de zouave, de larges pantalons flottants cramoisis rentrés dans de grandes bottes à l'écuyère ; une ceinture également cramoisie, un sombrero noir à plumes rouges et un long sabre de cavalerie complétaient cet invraisemblable accoutrement. Notre
homme, somme toute, le portait bien, en dépit d'un certain air bravache et fanfaron sentant le théâtre d'une lieue. Je ne m'y trompais pas au reste, le parfum ou le relent de la rampe flottait bien réellement autour de lui.
— C'est le colonel Maxime Lisbonne, un acteur de profession qui s'est lancé avec fureur dans la carrière militaire, reprit Jourde. Sa bravoure est indiscutable, mais il est fait pour être colonel comme moi pour être général. Aucun de mes collègues ne semble soupçonner que toute profession, et celle des armes tout spécialement, exige un apprentissage sérieux. Maxime Lisbonne leur a dit qu'il voulait être colonel, et ils l'ont nommé sans plus de façon (i) . il ne fait jamais un pas sans traîner le turco que vous voyez sur ses talons.
Il me fut donné, dans une autre occasion, d'admirer
(i) Pendant mon séjour à Paris, de iSSi à 1886, comme correspondant d'un journal du soir de Londres, j'ai eu maintes fois l'occasion de voir M. Maxime Lisbonne, qui semble être devenu le témoin obligé de toutes les solennités sociales quelles qu'elles soient : premières, inaugurations de monuments, ouvertures d'établissements publics, etc. La raison de cette notoriété m'a toujours échappé, à moins qu'elle ne provienne de ce que les journalistes, dont les plus éminents le traitent sur un pied de parfaite égalité, le regardent comme un sujet de « bonne copie ».
Il n'y a pas bien longtemps encore qu'il fit sensation dans les salons de M. Carnot, et par suite grand bruit dans la presse parisienne qui relata le fait, en se présentant à une réception de l'Elysée avec un habit fleurant la benzine à plein nez, « parce que, expliquait Lisbonne, ledit habit n'avait pas servi depuis tant d'années ! » Ce fut lui qui ouvrit la fameuse « Taverne du Bagne », qui amena tout Paris boulevard Rochechouart. Précédemment, il avait été directeur des Bouffes-du-Nord, où il donna la Nadine de Louise Michel. Ajoutons que, sans avoir reçu d'éducation, il sait à l'occasion se comporter très correctement, et la vérité m'oblige à reconnaître que c'est un excellent garçon, fort obligeant.
Un jour qu'à l'occasion d'un important procès d'assises, il m'avait été impossible de rejoindre le commandant Lunel et que j'allais quitter le Palais de justice fort déconfit, c'est sur' un sig*e de M. Maxime Lisbonne que le sergent des gardes de Paris, qui avait