‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 18 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La maison tout entière aurait pu fournir à Dickens l'occasion d'une description aussi merveilleuse que celle qu'il a faite de l'intérieur des Jellaby dans Bleak- House. C'était, bien entendu, du Jellaby doré. Le maître du logis, toutefois, ne déployait en aucune façon l'imprévoyante générosité de la future belle-mère de Prince Turveydrop (i).

Personne ne parlait encore de la République, mais les questions politiques soulevées et discutées pendant le lunch étaient vraiment trop quintessenciées pour les humbles mortels comme moi qui sentaient d'instinct que quelques billets de tnille francs feraient bien mieux l'affaire (2) de leur hôte. Et cet instinct n'était pas trompeur.

Quatre mois après la révolution de février 1848, M . de Lamartine avait cessé d'exister comme homme politique. A partir de cette époque jusqu'à sa mort, on ne prononça son nom qu'à propos d'un nouveau livre ou de quelque poésie nouvelle dont le but avoué était, non pas de rendre le monde meilleur ou plus sage, mais bien de faire de l'argent. Il s'en allait chantant, comme ces musiciens aveugles des steppes russes qui tout en cheminant jouent sans trêve, pour éloigner les loups. Je connaissais bien des amis de M. de Lamartine et je n'en ai jamais pu tirer une histoire ou une anecdote le concernant qui ne portât sur la question d'argent. Il était, à cet égard, dix fois pire que Balzac, qui, du moins, ne prit jamais le public à témoin de ses embarras pécuniaires. M'. Guizot publiait un volume par an, ne demandait rien à personne, et laissait à son éditeur le soin de la réclame et des annonces; M. de Lamartine dépensait des sommes énormes en publicité et payait en outre toute une bande de journalistes qui dévoraient

(i) Un des personnages du roman de Dickens.

{Note du Traducteur.) (2) En français dans le texte.

tout le gain au préjudice de ses créanciers, tandis que lui-même ne cessait de se plaindre que ses livres ne se vendissent pas. « Désormais, disait-il, quand je leur offrirais des perles dissoutes dans la coupe de Cléopâtre, ils s'en serviraient pour laver les pieds de leurs chevaux ! »

Et cependant, on achetait ses œuvres bien que personne ne se souciât plus de les lire. La lyre d'or des jours d'antan, par une déchéance pire que le silence, ne rendait plus que des sons affaiblis et discordants; ses cordes s'étaient relâchées, seule subsistait la faconde dorée qui les avait si longtemps fait vibrer.

Lorsqu'on eut ouvert une souscription nationale pour payer les dettes de Lamartine, le comité eut si peur qu'il n'en gaspillât l'argent, qu'on décida que les fonds seraient déposés au Comptoir d'escompte et que Lamartine n'aurait pas le droit d'en retirer un centime avant. que ses affaires fussent réglées. Un beau matin, il députe un ami pour demander quarante mille francs afin de payer certains billets échus. On refuse toute avance. Lamartine invite alors les membres du Comité à venir chez lui. Ils tiennent bon d'abord, puis cèdent graduellement. « Combien vous faut-il réellement? lui demande-t-on enfin. — Cinquante mille francs, répond-il; mais je crois que je pourrai m'en tirer avec trente mille.

— Si nous vous remettons cinquante mille francs, poursuit M. Emile Pereire, nous donnerez-vous le temps de respirer?

— Oui. »

Et Lamartine, grâce à son éloquence, empocha les cinquante mille francs.

Un homme qui valait mieux que lui, quoiqu'il fût loin d'être un aussi grand poète, c'était Déranger. Je le connaissais depuis longtemps, mais mon intimité avec lui ne remonte qu'aux mois qui suivirent la révo-

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