‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 19 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lution de 1848; je le rencontrai un jour qu'il sortait du Palais-Bourbon : « Je vous serais obligé de me reconduire chez moi, me dit-il, car je ne me sens pas bien; ces scènes violentes ne sont pas de mon goût. » Et il continua, avec un pensif sourire : « On m'a accusé d'avoir jeté la planche sur le ruisseau que Louis-Philippe avait à traverser pour entrer aux Tuileries , je voudrais pouvoir être le pont jeté d'un bord à l'autre du détroit pour le ramener aujourd'hui. Certainement, j'aimais la République, mais non, certes, telle que nous l'avons là! » Et il me désignait le palais oii l'Assemblée nationale avait élu domicile. Peu après. Déranger résigna son mandat de député.

Il logeait alors, rue Basse, à Passy, je crois bien au n° 23. Il avait habité le quartier quinze ans plus tôt, car je me rappelais l'avoir rencontré dans ses promenades quand j'étais encore un petit garçon. Rien n'était plus difficile à Béranger que de demeurer longtemps au même endroit. D'abord et surtout, il était de disposition nomade, et, en second lieu, ses anciens amis ne lui laissaient pas de repos. C'était une perpétuelle invasion d'individualités douteuses qui, sous le fallacieux prétexte que Béranger était le a poète du peuple )), mettaient en coupe réglée sa cave et sa bourse. Avant son retour à Paris , il avait pris pension chez une respectable veuve dans les environs de Vincennes. Il se faisait appeler Bonnin, et son hôtesse le prenait pour un petit commerçant retiré des affaires et vivant d'une modique rente. Quand vint son anniversaire de naissance, elle et ses filles découvrirent qu'elles avaient à leur insu , comme jadis le patriarche de la Bible , accueilli un hôte divin. Voitures sur voitures défilèrent devant la porte : en quelques heures, le petit appartement se remplit de fleurs magnifiques , tandis que de nombreux visiteurs ne cessaient d'entourer Béranger et de lui offrir leurs souhaits. La rumeur s'en répandit

dans le voisinage, et Déranger dut s'enfuir à Passy, où il engagea Mlle Judith Frère à venir le rejoindre. Sa retraite fut de nouveau découverte, et il se résignait à être importuné plus encore qu'auparavant à cause de la proximité du bois de Boulogne , lorsque le conseil municipal de Passy, en reconnaissance de l'honneur conféré à la commune par la résidence de Béranger, et, ajoutons-le, en remerciement de ses nombreuses charités, se mit en tête d'offrir au poète une place d'honneur dans le cimetière. Pour le coup, Béranger reprit la fuite et s'installa cette fois au quartier Latin. Mais ce fut un autre écueil : les étudiants ne manquaient jamais de le montrer à leurs amies, et celles-ci, dans leur enthousiasme, de sauter au cou du chantre de Lisette ; ceci se passait surtout à la Closerie des Lilas, Béranger étant resté jusqu'au bout grand amateur de la société des jeunes gens. Néanmoins, par amour de la tranquillité , il recommença son exode et transporta ses pénates au quartier Beaujon; c'est là que je le vis.

On a raconté tant de choses, et de choses erronées, au sujet de la compagne de Béranger, Mlle Judith Frère, que je suis bien aise de rétablir la vérité des faits. Mlle Frère n'était, en aucune façon, l'espèce de servante-maîtresse qu'on a supposé. Il suffisait de la voir et de passer quelques instants auprès d'elle pour être convaincu qu'elle était de bonne famille. Elle avait aimé Béranger dans sa première jeunesse; ils s'étaient séparés un temps pour se retrouver ensuite et finir leurs jours ensemble; le poète ne survécut, on le sait, que trois mois à son amie.

■ Béranger était un modèle d'honnêteté et de désintéressement. D'ambition, il avait peu ou point. S'il aimait à taquiner les enfants, ce n'était pas manque d'affection, mais au contraire parce qu'il les aimait trop. Son portrait, par Ary Scheffer, est d'une ressemblance parfaite; pourtant un autre artiste l'a peint

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