‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 2 sur 200 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Louis-Napoléon n'étaient un secret pour personne. « J'ai établi la République talonné par la question d'argent, se disait Lamartine; un auti-e pourrait pour le même motif tenter de la renverser. »

Le point de vue auquel je me place pour juger de ces événements politiques peut, je le reconnais, ne pas sembler très élevé; mais ne visant pas au titre d'historien, je me borne à glaner les menus faits de l'histoire.

C'est donc, selon toute probabilité, le raisonnement rapporté plus haut, qui poussa Lamartine à donner à Louis-Napoléon, dans une entrevue secrète, tenue le 2 mars 1848, le conseil de regagner l'Angleterre.

M. de Persigny ne me confia que bien des années après cette particularité : m Le prince , ajouta-t-il , pouvait se permettre de faire ce plaisir à Lamartine, car si jamais quelqu'un a été excusable de croire aveuglément en son étoile, c'est bien lui. Laissez-moi vous conter une anecdote qui est à peine connue de cinq ou six personnes, y compris le prince et moi, et que je n'ai jamais vu citer par aucun biographe. Après les journées de Février, sitôt que nous nous fûmes assurés de la vérité des nouvelles qui nous arrivaient de France, nous gagnâmes la côte, et, dès le samedi matin, nous passions la Manche. La traversée fut rude, la mer était houleuse, et après avoir été fortement secoués, nous débarquâmes à Boulogne, exténués. Mais sur l'avis qu un train allait partir pour Paris, le prince n'admit pas l'idée de perdre une minute. Il fallut marcher jusqu'à Neufchâtel, distant d'environ cinq kilomètres, parce qu'il était arrivé aux rails je ne sais quel accident. Nous nous jetâmes, harassés, dans le premier compartiment venu ; il s'y trouvait déjà deux voyageurs. Le train s'ébranlait à peine que l'un d'eux, qui avait semblé saisi de surprise à notre entrée, s'adressa au Prince en le nommant. C'était un M.Biesta; il était allé voir Louis-Napoléon pendant son empri-

sonnement à Hani et l'avait immédiatement reconnu. M. Biesta venait de quitter le duc de Nemours. Je ne sais s'il était à cette époque républicain, monarchiste ou impérialiste, mais c'était, à coup sûr, un homme d'honneur, car c'est grâce à lui que le fils de Louis- Philippe avait réussi à s'enfuir. L'autre voyageur était le marquis d'Arragon qui mourut la même année. Tout alla bien jusqu'à Amiens où nous eûmes à subir un arrêt considérable : le train qui devait correspondre avec le nôtre venait de filer sur Paris. Par extraordinaire, le Prince s'en irrita. Lui, qui, la veille du coup d'État, sut garder au moins les apparences d'une parfaite impassibilité, ne pouvait dissimuler la contrariété que lui causait ce retard. Il semblait vraiment que tout Paris l'attendît à la gare du Nord pour lui faire un accueil triomphal et, sans coup férir, le proclamer Empereur. Mais, impatients ou non, il fallait attendre. Pour comble de malheur... ou de chance, le train qui finit par nous emmener s'arrêta brusquement à Persan, où nous apprîmes bientôt que, les insurgés ayant brisé les rails à Pontoise, un horrible accident était survenu à ce train que nous avions manqué à Amiens de quelques minutes : on signalait trente morts et un grand nombre de blessés. Un bienheureux hasard nous avait seul empêchés d'être du nombre des voyageurs. Ne suis-je pas en droit de dire que le Prince avait quelque raison de croire à son étoile? »

Je n'eus pas l'occasion d'être présenté à Louis- Napoléon avant sa candidature à la présidence de la seconde République. Il habitait alors à V Hôtel du Rhin, place Vendôme. J'avais beaucoup entendu parler de lui, mais surtout par des Anglais. Tandis que ceux-ci étaient presque unanimes à prédire l'avènement probable de Louis-Napoléon au trône de France, les Français, sans contester le prestige de la légende napoléonienne, étaient portés à hausser plus ou moins

Page 1