CHAPITRE PREMIER
dédaigneusement les épaules quand on leur parlait des prétentions du « lils d'Hortense », on ne le désignait guère autrement alors : « Badinguet » ne vint que plus tard. J'étais, comme on pense, curieux de le voir; mais avant de faire connaître l'impression que me laissa notre première entrevue, je tiens à consacrer quelques lignes à l'origine du fameux sobriquet, puisque je viens de le citer.
Personnellement, je ne l'ai jamais entendu appliquer à Louis-Napoléon avant que la nouvelle de ses fiançailles avec Mlle Eugénie de Montijo se fût répandue dans le public ; j'avais vu ce nom-là imprimé bien des années avant, vers 1848, mais il n'était venu encore à l'idée de personne de l'accoler au nom du futur empereur. Trois explications ont été, à différentes époques, données par les journaux :
1° C'est ainsi, dirent les uns, que s'appelait l'ouvrier maçon ou plâtrier. qui prêta ses vêtements à Louis- Napoléon pour faciliter son évasion du fort de Ham, en 1845 ; •
2° Non pas : c'était le nom du soldat que le prince blessa à Boulogne, le 5 août 1840, en tirant sur le capitaine Col-Puygellier ;
3" Pas davantage : le nom vint d'un modèle de pipe qui fut lancé vers 1849 et dont le fourneau représentait la tête de Louis-Napoléon, l'ouvrier qui l'avait faite s'appelait Badinguet.
Cette dernière solution, qui ne repose sur aucune base sérieuse, peut être écartée de prime abord. Quant à l'histoire du maçon,, il est reconnu qu'aucun maçon ne prêta ses habits au prisonnier. Son déguisement lui fut fourni par le docteur Conneau, venant d'une tierce personne restée inconnue. De plus, il n'y avait pas à Ham de maçon nommé Badinguet, et, lorsque Louis- Napoléon passa le pont-levis du château, la figure en partie masquée par une planche qu'il portait sur l'épaule,
un ouvrier, qui le prit pour un de ses camarades, s'écria : « Hé, là-bas! voilà Bertoux qui s'en va! » Bertoux, et non Badinguet.
Le soldat blessé par Louis-Napoléon s'appelait Geoffroy ; c'était un grenadier décoré sur le champ de bataille; Napoléon, une fois empereur, lui accorda une pension. Il ne peut y avoir aucun doute à son égard, car son nom est mentionné dans les débats du procès porté à la Cour des Pairs après l'échec de la tentative de Boulogne.
Voici l'origine véritable du célèbre sobriquet : Gavarni, pour ses légendes, comme Balzac pour ses romans, avait à inventer beaucoup de noms ; mais c'étaient souvent ceux de ses amis et connaissances qui lui servaient, ou même plus simplement ceux qu'il déchiffrait sur les enseignes, très légèrement modifiés. Le grand caricaturiste avait dans les Landes un ami du nom de Badingo ; vers 1838, il entreprit la série de caricatures sur la vie des étudiants et des grisettes, qui est connue sous ce titre : Etudiants et Étudiantes. Dans l'une d'elles, un carabin montre à l'élue de son cœur un squelette articulé: « Regarde, lui dit-il, c'est Eugénie, l'ancienne bonne amie de Badinguet, — cette grande belle fille qui aimait tant les meringues. Il l'a fait monter pour trente-six francs. »
Le rapport est clair ; il ne fallait qu'un loustic pour relever cette plaisanterie lorsque Napoléon se fiança à Eugénie de Montijo ; les loustics ne manquent jamais en France ; ce fut comme une traînée de poudre, le mot fit le tour du pays.
Au surplus, Gavarni n'avait même rien inventé en baptisant son étudiant. Badinguet était un des personnages d'une bouffonnerie en un acte, intitulée : Le mobilier de Rosine, qui fut jouée pour la première fois en 1828 au théâtre Montausier ; dans une pièce de date encore plus récente , à la Porte-Saint-Martin ,