CHAPITRE III
Napoléon ; mais toutes ces facultés ne s'éveillaient en lui qu'à une voix, celle du premier Napoléon qui, de sa tombe, — Persigny l'aurait juré, — le désignait comme l'instrument principal de la restauration de son empire. Ce rêve hantait ses nuits et le poursuivait même éveillé.
Qu'on ne croie pas pourtant que Louis-Napoléon lui apparût comme la seule incarnation possible de son rêve. Loyal et fidèle sujet de Napoléon III, il l'eût été tout aussi bien, le cas échéant, de Jérôme, l'ex-roi de Westphalie, à qui d'ailleurs il s'était tout d'abord adressé. Peut-être bien Jérôme ne lui aurait-il pas inspiré le même profond attachement : il ne l'aurait trouvé ni moins dévoué, ni moins fidèle.
Mais le plus jeune frère du grand Empereur n'était pas d'humeur aventureuse : il fit la sourde oreille aux propositions de Persigny, comme plus tard à celles de M. Thiers, quand celui-ci le poussait à poser sa candidature à la présidence de la seconde République.
Un jour, causant avec de Persigny, bien des années après l'avènement de l'Empire, je parlai de ce refus de Jérôme et je louai l'abnégation confiante dont l'oncle avait fait preuve à l'égard de son neveu. L'expression sarcastique qui passa alors sur la physionomie de mon interlocuteur me frappa vivement, car, bien qu'il fût loin d'être de caractère facile et se montrât souvent très violent, il ménageait en général les membres de la famille impériale. Ma surprise ne lui échappa point, et il s'expliqua : « Il est évident que vous ne connaissez pas Jérôme; j'étais comme vous, il y a quelques années. Pas un seul des frères du grand Napoléon n'a eu sa gloire réellement à cœur; ils ne voyaient en lui qu'une source intarissable d'argent et de hautes situations, voilà tout. Savez-vous pourquoi Jérôme refusa d'entrer dans mes vues aussi bien que dans celles de M. Thiers? Je peux vous le dire. Il
craignit que son neveu Louis, et toute la famille, ne lui devînt à charge; il préféra laisser tirer à un autre les marrons du feu, se réservant le plaisir d'en croquer sa part. C'est le fond de sa prétendue abnégation, vous pouvez m'en croire. »
Et de Persigny, je le crains, ne se trompait guère en appréciant ainsi l'ex-roi de Westphalie, qu'on vit insatiable dans ses demandes d'argent à Louis-Napoléon. Au reste, à l'exception de la princesse Mathilde, la famille de l'Empereur lui fut, toute sa vie, une rude épine dans le pied.
Disons tout de suite que l'Empereur était incapable de refuser un service. Je tiens de source certaine l'histoire suivante. De Persigny, aussi prodigue que son souverain, était dans de continuels embarras pécuniaires et devait souvent recourir à l'impérial bon vouloir. Après avoir gaspillé ou englouti des sommes énormes dans son domaine de Chamarande, et quoiqu'il fût toujours harcelé par ses créanciers, il n'y exerçait pas moins de façon princière la plus large hospitalité. Un jour, de très bonne heure, de Persigny, toujours matinal quand il avait besoin d'argent, fait son apparition dans l'appartement privé de l'Empereur, avec la physionomie la plus triste et la plus abattue. Napoléon s'abstient d'abord de le questionner sur les causes de sa mélancolie, puis, finalement, s'aventure à lui dire qu'il a l'air malade.
— Ah! Sire, je suis seulement accablé de tristesse. Ce Chamarande que j'ai créé de rien, qui m'a coûté près de deux millions, ce Chamarande me ruine. Je vais être forcé de m'en défaire.
De Persigny était convaincu que l'Empereur allait lui dire bien vite de ne pas se tourmenter; mais celuici, d'humeur badine, prit plaisir à prolonger son anxiété.
— Croyez-moi, mon cher duc, répliqua-t-il avecl'indifférence la mieux jouée, c'est le meilleur parti à