CHAPITRE III
prendre. Débarrassez-vous de Chamarande, c'est une trop lourde charge, vous respirerez plus librement lorsque ce sera fait.
Persigny devint pâle comme un mort ; ce que voyant, Napoléon, qui avait un cœur excellent, prit dans son tiroir une liasse de billets et la lui tendit. Persigny se retira ravonnant.
Il ne faudrait point conclure de ceci qu'il fût cupide comme le prince Jérôme et comme tant d'autres qui sollicitaient sans relâche la générosité de l'Empereur. Sa charité était proverbiale, il donnait sans discernement et on le trompait sans cesse. Dans sa jeunesse, il ne s'était affilié au Saint-Simonisme que pour atteindre son but suprême qui était de voir tout le monde heureux. La restauration de l'Empire ne signifiait pas seulement pour lui le renouvellement de la gloire napoléonienne, mais bien encore l'avènement d'une ère de félicité générale et d'universelle prospérité pour le peuple. Il manquait totalement de sens pratique ; toute l'œuvre de sa vie peut se résumer en une ligne : il conçut et organisa le coup d'État. A ce titre, il devint virtuellement le fondateur du second Empire. Action et théorie marchèrent de front dans cette tâche ; quand il l'eut accomplie, l'inspiration l'abandonna pour toujours.
Les historiens se sont plu généralement à attribuer dans le coup d'État le second rôle à M. de Morny, Napoléon tenant le premier. Bien entendu, je n'entends point parler ici de l'exécution : la part prépondérante qu'y prirent le général Magnan, le général de Saint- Arnaud, le colonel de Béville et i\L de Maupas, est absolument hors de discussion. Mais il est vrai de dire que de Morny ne fut presque pour rien dans la conception du complot. L'âme de toute l'affaire fut, sans contredit, de Persigny, et c'est chose très discutable de savoir si, sans lui, on eût jamais rien organisé. Je
sais que je marche là sur un terrain brûlant, mais je ne le fais qu'appuyé sur d'irrécusables autorités. Tout le projet était échafaudé dans l'esprit de Persigny antérieurement à l'élection présidentielle de Louis-Napoléon, quoique toutreposât sur l'hypothèse de ce premier succès. Persigny ne voulait pas de la République, même avec la présidence à vie de Louis-Napoléon — qui s'en fût peut-être contenté ; — • Persigny voulait l'Empire; c'est lui qui frappa du pied, en s'écriant : Aut Cœsar, aiit nihil ! Cette exclamation tomba, il est vrai, dans des oreilles disposées à l'entendre : on peut penser que, lorsque le Prince président eut mis le pied sur le premier échelon, il aurait sans doute de lui-même gravi ou tenté de gravir l'échelle jusqu'au sommet, sans se soucier des risques de l'escalade, risques d'autant plus grands cependant que personne n'eût été au pied pour assurer la solidité du point d'appui. Persigny modéra son impatience, tout en s'évertuant à se procurer non seulement le personnel nécessaire pour tenir ladite échelle, mais encore le concours des troupes indispensables à en assurer le tranquille fonctionnement. Ce fut lui qui parla le premier de rappeler d'Afrique le général de Saint-Arnaud, lui encore qui attira l'attention sur M. de Maupas, alors obscur préfet de province, lui toujours qui fut assez sage pour comprendre qu'il fallait chercher en Angleterre et non en France ces « teneurs d'échelle ».
— Les Anglais, dit-il à Napoléon, vous doivent un bon office pour le mal qu'ils ont fait à votre oncle. Ils sont assez généreux ou assez sensés pour vous rendre ce bon office, si leur intérêt les y porte; cherchez votre appui chez les Anglais.
Je crois bien que l'antipathie qu'avait conçue lord Palmerston pour Louis-Philippe, depuis les mariages espagnols, le poussa, plus encore qu'un sentiment de générosité envers Louis-Napoléon, à épouser la cause