‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 25 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

n'affirmerais pas que cette opinion ne fût au fond, jusqu'au dernier moment, celle même du Président, car je tiens de bonne source que le 26 novembre il essaya encore d'ajourner l'affaire à un mois. Ce fut alors que Persigny montra les dents et désigna comme limite extrême la nuit du i''' ou du 2 décembre.

L'entrevue fut des plus orageuses. Le matin même, Persigny avait reçu une lettre de Londres; cette lettre ne lui avait pas été adressée à son domicile officiel. Elle contenait une traite de cinquante mille francs, mais aussi l'avis formel que c'étaient les derniers fonds envoyés. Il la produisit comme suprême et irréfutable argument ; Napoléon céda aussitôt. Les dépêches dont j'ai parlé partirent ce jour-là pour Londres. C'est avec cet argent qu'on fit le coup d'Etat, et tous les racontars que l'on a colportés sur les millions distribués à de Morny, de Maupas, Saint-Arnaud et les autres, sont d'invention pure.

Le I" décembre, jusqu'à six heures du soir, le général de Saint-Arnaud restait encore indécis non sur la nécessité du coup d'Etat, mais sur son opportunité absolue dans les douze heures qui allaient suivre. Je tiens cette histoire de la bouche même du baron Lacrosse, qui y joua un rôle actif. Ministre des travaux publics à la veille du coup d'État, il avait comme tel assisté à la séance de l'Assemblée du i" décembre. Un membre monta à la tribune pour interpeller le ministre de la guerre; celui-ci étant absent, la question fut remise au lendemain. Ce même soir du i" décembre, il y avait un dîner officiel chez M. Daviel, ministre de la justice; à la fin de la séance, M. Lacrosse passa en voiture au ministère de la guerre pour prendre son collègue.

— Vous pouvez vous préparer à un mauvais quart d'heure pour demain, dit-il avec un sourire au général Saint-Arnaud, en entrant dans sa chambre.

— Pourquoi ? demanda le général.

— Vous allez être interpellé.

— Je m'y attends et je réfléchissais justement à ma réponse. Je suis bien aise que vous m'ayez prévenu à temps. Je crois que je sais maintenant ce que je leur dirai.

Je ne pense pas que le baron Lacrosse ait eu alors la plus légère intuition du sens véritable de cette réplique, et je ne lui ai jamais posé la question directement. D'après ce que j'ai pu recueillir d'une ou deux personnes qui s'y trouvaient, l'Elysée ne présentait en rien, ce soir-là, un aspect inusité. La réception fut très suivie, comme l'étaient généralement les soirées hebdomadaires du lundi, car les temps étaient passés où la cour du palais semblait un désert dans lequel erraient désolées deux ou trois voitures de place.

Un nombre considérable d'hommes connus et de jolies femmes remplissait les salons largement ouverts; un seul restait fermé, mais personne n'y prit garde : c'était le dernier, tout au bout de la longue enfilade de pièces ; il servait de salle de conseil et contenait le portrait du jeune empereur d'Autriche, François-Joseph. Quant au Président, son attitude ne provoqua non plus aucun commentaire ; il ne se retira qu'à l'heure habituelle, vers onze heures et demie. Une chose certaine, c'est que, ce soir-là, à minuit, l'Elysée était plongé dans l'obscurité la plus complète ; — j'y passai par hasard à cette heure. Debout, devant ou plutôt dans la porte, j'aperçus le capitaine de la garde, fumant son cigare. C'était, je crois, le capitaine Desoudes, mais je ne l'assurerais pas, ne l'ayant pas approché assez pour le bien voir. Sauf quelques individus rôdant çà et là, agents payés par les adversaires du Prince président selon toute probabilité, le faubourg Saint-Honoré était presque désert.

Mais retournons pour un instant à Londres et voyons

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