‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 26 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ce qui s'y passa le 2 décembre, d'après le récit qu'en fit l'auteur de la lettre mentionnée plus haut, dans une autre épître qui n'arriva à Paris que le 7.

Le jour du coup d'Etat, Londres s'éveilla, paraît-il, au milieu d'un brouillard intense. La nouvelle de ce qui s'était accompli à Paris aux premières heures du jour ne se répandit guère avant deux ou trois heures de l'aprèsmidi. Notre correspondant avait été invité, on se le rappelle, à un dîner à l'ambassade de France, et quoiqu'il ne prît aucune part active aux affaires politiques, il en était à se demander s'il irait ou non, lorsqu'à cinq heures, il reçut une note de l'ambassade, le prévenant que le dîner n'aurait pas lieu. Le fait est qu'à la onzième heure, le corps diplomatique au complet s'était fait excuser. Notre ami se rendit à son club, où il dîna et passa une partie de la soirée. Vers onze heures, entre un de ses camarades qui, le voyant assis dans le fumoir, se récrie :

— Quoi! je croyais que vous étiez ce soir du dîner de Walewski?

— J'en étais, répliqua notre ami, mais on l'a contremandé à cinq heures.

— Contremandé? Comment ! je viens de passer devant l'ambassade toute ruisselante de lumière. \'enez voir.

Ils prirent une voiture et se convainquirent de visu que l'édifice étincelait comme un phare dans la nuit. Nos amis entrèrent, les salons étaient pleins à suffoquer. Lord Palmerston parlait avec animation au comte Walewski; tout le corps diplomatique accrédité auprès de la cour de Saint-James était là. Nous apprîmes que vers neuf heures et demie, on avait reçu de Paris les nouvelles les plus satisfaisantes. La rumeur se répandit bientôt que lord Palmerston avait officiellement adhéré au coup d'Etat et télégraphié dans ce sens aux différentes ambassades anglaises du continent, sans avoir même consulté ses collègues du ministère.

Je crois les renseignements de notre correspondant fort exacts, car il est bien connu que lord Palmerston ne donna pas sa démission, mais fut de fait destitué de sa charge. Il n'alla jamais à Windsor rendre les sceaux; lord John Russel dut le faire pour lui. Aussi Persigny le considéra-t-il dès lors comme une victime de la cause napoléonienne et lui voua-t-il une sorte de culte que le Prince président n'était pas loin de partager. Combien de fois les familiers du Prince ne lui ont-ils pas entendu dire : « Avec Palmerston, on peut faire de grandes choses ! i) Palmerston avait cependant frappé plus profondément l'imagination de Persigny que celle de Louis- Napoléon. S'il avait en lui de l'étoffe d'un Richelieu plus qu'il ne convient de nos jours au ministre constitutionnel d'un pays constitutionnellement organisé, c'est par cela même qu'il forçait l'admiration de Persigny, chez qui le long séjour en Angleterre n'avait pas affaibli l'antipathie innée pour le régime parlementaire et qui à tort ou à raison dotait Palmerston des mêmes sentiments.

Très aimable et obligeant avec ceux qu'il aimait et qui savaient le prendre, Persigny se montrait extrêmement susceptible et souvent violent avec ceux qui lui avaient une fois déplu. Il était de plus très jaloux de l'affection de Louis-Napoléon. Je ne crois pas qu'il prît ombrage de l'influence exercée par l'Impératrice, par de Morny et par Walewski sur l'Empereur, mais il leur enviait la place qu'ils occupaient dans son cœur. C'était surtout le cas avec l'Impératrice. Il aurait voulu voir ce vieil ami, devenu son impérial souverain, épouser sans amour quelque insignifiante princesse russe ou allemande qui lui aurait donné peu ou beaucoup d'enfants, qui n'aurait eu d'autre raison d'être que d'assurer ainsi l'avenir de la dynastie; quant à la passion qui provoqua le mariage avec Eugénie de Montijo, il ne put jamais la regarder autrement que comme une injure personnelle.

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