‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 27 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Et il donnait un tour assez anglais à l'expression de son sentiment à cet égard :

— Quand le cœur d'un homme est envahi par l'amour, disait-il, l'amitié n'y trouve plus sa place. On ne peut pas conduire à deux l'amour d'une femme et l'amitié d'un homme, il faut les mener en tandem; et ce qui est le pire dans un cas comme celui de l'Empereur, c'est que l'amitié devient le cheval de volée et l'amour le cheval de brancard. Naturellement, pour le spectateur, l'amitié a la place d'honneur; en réalité, l'amour, cheval de brancard, est en contact plus direct avec le conducteur et le véhicule; de plus, il peut lancer furtivement des coups de pied à l'amitié, cheval de volée. Personnellement, je suis une exception, disons même une exception tout à fait surprenante, car mon attachement pour l'Empereur ne le cède en rien à mon amour pour ma femme.

Ceux qui connaissaient l'Empereur et Aime de Persigny auraient pu arguer, non sans à-propos, que cet égal partage d'affection constituait une véritable injustice envers le souverain, qui était, sans contredit, infiniment plus aimable que l'épouse. Napoléon ne manifesta que bien rarement les rancunes ou ressentiments personnels qu'aurait pu lui laisser le passé; à peine, à ma connaissance, en pourrait-on citer deux traits : jamais, pendant toute la durée de l'Empire, lady Jersey, qui lui avait témoigné de l'antipathie pendant qu'il habitait Londres, ne fut invitée aux Tuileries, et il exila David d'Angers le sculpteur pour avoir, après le coup d'Etat, refusé de terminer le monument de la reine Hortense. David d'Angers est une des plus nobles créatures qui aient jamais vécu ; je reviendrai longuement à lui.

Par son humeur vindicative, au contraire, et son caractère capricieux, Mme de Persigny rendait la vie intolérable à son mari, en dépit du grand amour que celui-ci lui témoignait. Elle avait encore un autre

défaut : s'agissait-il de sa toilette, elle faisait les dépenses les plus folles, et, sur le reste, qu'on me passe l'expression, elle économisait les bouts de chandelles. Enfin, c'était ce que les Français appellent « une femme qui fait des scènes » . Elle s'enorgueillissait parfois auprès de son mari de la supériorité de sa naissance, quoique, tout bien considéré, il n'y eût pas sous ce rapport grande différence à établir entre la petite-fille de Michel Ney, ce fils de tonnelier créé duc d'Elchingen par le premier Empire, et le maréchal des logis fourrier Fialin devenu duc de Persigny sous le second. Elle ne cessait de lésiner dans la tenue de sa maison.

« Il est vrai, disait Persigny, qu'elle raccourcit aussi ses robes; mais plus elles sont courtes, plus elles coûtent cher. » Car, lorsqu'il était vexé, il lançait, de temps à autre, une anecdote au détriment de sa femme. En voici une. Persigny, comme je l'ai déjà dit, était extrêmement hospitalier, mais il lui fallait batailler toutes les fois qu'il projetait une grande réception. « Cela donnait tant d'ennuis avec les domestiques, et quant au chef, ses extravagances ne connaissaient point de bornes. » Ainsi parlait madame; et fatigué enfin d'entendre toujours les même lamentations, le malheureux mari se décida à charger Chevet de tout organiser. Tout marcha bien d'abord, parce que Persigny allait lui-même au Palais-Royal donner ses ordres, indiquant simplement le nombre des invités et laissant carte blanche pour le reste aux chefs de la fameuse maison qui sont les fournisseurs les plus complaisants et les plus consciencieux du monde. Mais peu à peu il se reposa de nouveau de ce soin sur Mme de Persigny, qui, envoyant elle-même les invitations, ne pouvait, semblait-il, commettre d'erreur sur le nombre des convives. Il constata bientôt cependant que les dîners, sinon inférieurs comme qualité, l'étaient sensiblement comme abondance. Enfin, un soir qu'il y avait vingt-six

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