‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 28 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

personnes autour de la table, les mets furent à peine suffisants pour vingt, et le lendemain Persigny reprenait la route du Palais-Royal pour déposer personnellement sa juste plainte. « Comment, monsieur le comte (i), lui répondit un des chefs, vous dites qu'il y avait vingt-six convives et pas de quoi en nourrir vingt ! Je vous crois parfaitement; voilà la commande de Mme la comtesse, inscrite sur notre registre : Dîner chez M. de Persigny pour seize personnes. »

Madame avait tout uniment empoché, ou espéré empocher, quinze cents francs; car Chevet comptait rarement moins de cent cinquante francs par personne, vin compris; en conséquence, elle avait essayé de nourrir vingt-six personnes avec la ration de seize. Là-dessus, on le devine, terrible scène. Madame promit de s'amender, et monsieur n'était que trop disposé à la croire. L'amendement fut pire que la première faute : un soir, la table du souper servie à la française, c'est-à-dire garnie d'avance de tous les mets, cette table s'effondra, entraînant dans sa chute le repas entier; et pourquoi ? parce que , sa table de salle à manger s'étant trouvée trop petite, Mme de Persigny avait refusé l'offre de Chevet qui lui proposait de lui en louer une pour sept à huit francs , et avait préféré envoyer chercher un apprenti charpentier qui pour quarante sous lui avait fait cet assemblage instable de planches et de tréteaux. Chevet s'arrangea pour improviser en trois quarts d'heure un autre souper... qui figura sur la note avec le premier si malencontreusement perdu.

Très peu de temps après la mort de son mari, dans les premières années qui suivirent la guerre francoallemande, Mme de Persigny contracta un second

(i) Persigny ne fut créé duc qu'en septembre 1863; jusque-là, il n'était que Fialin et se faisait appeler comte de Persigny.

{Note du Traducteur.)

mariage en opposition directe avec la volonté de sa famille (i) .

La plupart des hommes de l'entourage immédiat de l'Empereur furent positivement grisés de leur soudaine élévation au pouvoir, mais leur ivresse se manifesta de façons bien différentes. Un bon nombre se considéraient comme les auteurs de ce grand opéra napoléonien, — car c'en fut un vraiment, — qui tint la scène en France pendant dix-huit ans. La catastrophe finale ne fit certes pas défaut au dernier acte. A l'exception de Persigny, tous en réalité ne pouvaient compter que comme faisant partie de l'orchestre, et lui-même, pour lui rendre pleine justice, n'était guère que l'orchestrateur de la partition et le collaborateur du libretto. Les thèmes originaux, composés par le grand exilé de Sainte-Hélène, avaient eu pour la majorité des Français un charme si durable et si puissant qu'ils résonnaient toujours fidèlement à leurs oreilles et que ceux-ci n'avaient eu besoin, pendant trente-cinq ans, d'aucun secours extérieur pour en garder le souvenir. Soit dit sans oublier les ouvrages de Thiers, les poésies de Victor Hugo, ni la translation si généreusement ordonnée par Louis-Philippe des cendres du grand capitaine du lieu lointain de son exil en France, ni les propres tentatives de Louis-Napoléon à Strasbourg et à Boulogne, qui simultanément contribuèrent à l'efïet final.

Néanmoins tous les fauteurs du coup d'État en étaient à se considérer comme de réels génies, ne le cédant guère en grandeur au géant intellectuel et militaire qui avait conçu et exécuté le iS brumaire; aussi prétendaient-ils faire prédominer leur politique dans toute l'Europe, en imposant leur volonté à l'Em-

(i) Elle épousa un homme beaucoup plus jeune qu'elle, nommé Lemoine, dont le père avait été consul général de France à Alexandrie après M. Benedetti. {Note du Traducteur.)

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