CHAPITRE PREMIER
Grassot avait tenu le rôle d'un certain Badinguet. C'était une pièce du genre de celles de Jules Verne ; on y voyait Badinguet, boutiquier parisien, partir pour une île lointaine avec sa femme Euphémie.
Pour en revenir à ma première entrevue avec Louis- Napoléon à Y Hôtel du Rhin, je dois convenir que j'en éprouvai quelque déception. Rien n'avait pu me faire supposer que le prince fût un bel homme, mais je ne m'attendais pas à lui trouver un physique aussi insignifiant, ni surtout à le voir si mal habillé. Il portait ce soir-là un paletot d'un brun bizarre, un gilet de peluche verte et des pantalons de teinte jaunâtre, dont je n'ai vu l'équivalent qu'au théâtre. Et je compris pourtant comment lord Normanby et tant d'autres avaient pu m'affirmer qu'il était roi jusqu'au bout des ongles. Il avait une certaine grâce qu'il ne tenait ni de son tailleur, ni de son coiffeur, ni de son bottier. Dirai-je, au risque de paraître paradoxal, que c'était la grâce de la gaucherie ?. . . je ne puis trouver un meilleur terme pour décrire son port et sa démarche. Les jambes de Louis-Napoléon semblaient n'avoir été faites par son créateur qu'après coup dans une réflexion de second mouvement ; — elles étaient trop courtes évidemment pour son corps, et sa tête penchée en avant paraissait en surveiller avec inquiétude les agissements; aussi leur propriétaire était-il sans conteste en posture désavantageuse lorsqu'il était obligé d'en faire usage. Mais, le voyait-on debout et immobile, ou encore à cheval, il fallait convenir qu'il y avait en cet homme quelque chose d'indéfinissable qui imposait l'attention. Je n'oublie pas que lors de notre première entrevue, ma curiosité était piquée au vif; mais je ne crois pas que l'observateur le plus médiocre, même ignorant de son passé, et absolument sceptique à l'égard de son avenir, pût le voir pendant un laps de temps quelconque sans être frappé de son apparence physique.
Lorsque j'entrai ce soir-là dans le salon, Louis-Napoléon, adossé à la cheminée dans son attitude favorite, fumait son éternelle cigarette, en tirant ses épaisses moustaches brunes dont les extrémités n'étaient pas encore cirées en pointes fines. Je ne lui trouvai pas la plus légère ressemblance avec aucun des portraits à moi connus de la famille Bonaparte. Ses cheveux fins et plats étaient plus longs qu'il ne les porta plus tard. Son nez aquilin était, sans contredit, avec ses yeux, le trait le plus saillant de sa physionomie ; ceux-ci d'un gris bleu, plutôt petits et taillés en amande, affectaient, sauf à de rares intervalles, une expression impénétrable ; aussi était-il extrêmement difficile, sinon impossible, d'entrer par eux dans les pensées de leur possesseur. Les rideaux de ces « fenêtres de son âme » étaient constamment baissés.
Le ■'S. I am pleased to see you, Sir y), avec lequel il m'accueillit en me tendant la main, était l'anglais d'un Allemand instruit, se donnant beaucoup de peine pour arriver à une prononciation claire et à un accent correct, sans y réussir complètement; lorsque je l'entendis parler français, je m'aperçus qu'il avait à lutter contre les mêmes difficultés. Cette lutte dura jusqu'à la fin de sa vie, bien que, à force de parler très lentement, il fût parvenu à les surmonter d'une façon merveilleuse. Mais venait-il à s'animer, qu'aussitôt, lesj^ et les t, et les p, tentaient d'évincer les v, les d et les b, de leur situation nouvellement acquise et remportaient souvent une victoire momentanée. On raconte à ce propos une assez curieuse anecdote concernant la première entrevue de Napoléon et de Bismarck. Je n'en affirmerais certes pas l'authenticité, mais la repartie est assez vraisemblable dans sa brusque franchise.
— Monsieur de Bismarck, aurait dit Napoléon, je n'ai jamais entendu un Allemand parler le français comme vous.