CHAPITRE III
Morny, qui affectait pourtant de le regarder par-dessus l'épaule ; car si ce dernier n'avait pas les défauts très apparents de Persigny, par contre il n'avait pas non plus ses solides qualités.
Un soir de janvier 184g, — il n'y avait pai un mois que le Prince président habitait l'Elysée, — une voiture entra dans la cour et tourna devant le perron. Le vestibule, comme le reste de l'édifice, était plongé déjà dans une demi-obscurité. Mais le personnage qui arrivait était évidemment attendu, car l'officier de service le conduisit, presque sans mot dire, aux appartements privés du Président; celui-ci se promenait de long en large, son éternelle cigarette aux lèvres, visiblement préoccupé et impatient. La porte s'ouvrait à peine que la physionomie du prince, généralement si fermée et indéchiffrable, s'illumina comme par magie. Avant que l'officier ait eu le temps d'annoncer le visiteur, Louis-Napoléon s'avançait, tendait une main au nouveau venu et de l'autre le pressait contre son cœur. L'officier connaissait celui qu'il venait d'introduire, c'était le comte Auguste de Morny. Il se retira sur-lechamp sans rien voir ni entendre de plus. Je tiens ce récit de lui-même, et il était convaincu d'avoir assisté à la première rencontre des deux frères.
Le comte de Morny approchait alors de la quarantaine et depuis plus de vingt ans vivait à sa guise, libre de tout frein; c'était une des figures bien connues de la société du règne de Louis-Philippe; après avoir été député d'un des collèges électoraux d'Auvergne, il était, au moment de cette première entrevue avec Louis-Napoléon, à la tête d'un important établissement industriel dans ce pays, et on se demande vraiment pourquoi il avait attendu jusqu'alors pour venir serrer la main à son frère. La réponse, au fond, n'est pas difficile. On a raconté bien souvent que de Morny se trouvait à l'Opéra-Comique dans la soirée du i" dé-
6o UN ANGLAIS A PARIS.
cembre 1851. Les rumeurs d'un coup d'État s'accréditaient, et une dame lui dit :
— Il paraît qu'on va donner un fameux coup de balai. De quel côté serez-vous, monsieur de Morny?
Et lui de répondre :
— Soyez sûre, madame, que je serai du côté du manche.
Morny, depuis lors, a juré ses grands dieux qu'il n'avait rien dit de pareil.
— C'est un mot inventé après coup, assurait-il; on prétend que j'ai le don de me mettre toujours du côté gagnant, du côté du manche, en toute circonstance : on a imaginé de me le faire dire à moi-même.
Quant à moi, je crois volontiers à l'authenticité du mot, et je pense que Morny différa de se réclamer de sa parenté, jusqu'à ce qu'il eût acquis la presque conviction que son frère tenait bien le manche du balai qui devait si proprement nettoyer la seconde République. Il est assez difficile de déterminer pour quelle part il entra dans le succès dudit coup de balai, mais j'imagine que cette part fut bien minime. Une chose est certaine, je la tiens de bonne - — je puis dire de la meilleure — source. Il ne contribua aucunement à l'entreprise au point de vue financier; il tenta d'y amener l'argent des autres, mais lui-même ne desserra pas les cordons de sa bourse, alors que, chose curieuse, il était cependant le seul de tout l'entourage immédiat de Napoléon qui eût une bourse dont les cordons valussent la peine d'être dénoués.
En faisant la part de la différence de sexe, de race et d'éducation, de Morny me fît souvent penser à Rachel. Tous deux possédaient le même charme de séduction et étaient, j'en ai peur, aussi profondément égoïstes. A lire leurs biographies, — je ne parle pas de celles qui ont la prétention d'être historiques, — on pourrait croire qu'il n'y a jamais eu de grande dame sur la scène