‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 31 sur 200 · CHAPITRE III. 6i · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. 6i

delà Comédie-Française avant Rachel, et qu'aucune de ses contemporaines ne pouvait à cet égard lui être égalée (Augustine Brohan était pourtant, à tous les points de vue, bien autrement grande dame que Rachel) , et il en est de même pour de Alorny. Si l'on en croit les chroniqueurs du second Empire, il était le seul grcDid seigneur ; les autres n'étaient que des seigneurs tout court; toutefois je suis porté à croire que ces chroniqueurs avaient vu bien peu de vrais seigneurs. Pour me servir d'une locution populaire, « ils n'allaient pas treize à la douzaine » à la cour de Napoléon III, et chez les gens du peuple avec lesquels de Morny se trouvait en contact journalier par suite de ses entreprises financières et industrielles, un grand seigneur était une rareté plus encore qu'aux Tuileries.

Si une sorte d'impertinence tranquille envers ses égaux et de dédain tacite pour le reste des humains constitue un grand seigneur, de Morny avait sans conteste droit à ce titre. J'ai déjà raconté la rencontre de Taglioni avec son mari dans un dîner chez de Morny. Rien n'eût été plus louable, si la rencontre avait été arrangée par l'hôte dans le désir de provoquer une réconciliation entre les deux époux; iTiais il est permis d'en douter, et alors cette surprise devient une plaisanterie impardonnable, du plus mauvais goût à l'égard de Taglioni. Les chroniqueurs, en tout état de cause, étaient pour y applaudir.

\'oici deux faits qui, à des époques différentes, ont été cités par les familiers et les adulateurs de Morny comme marqués au sceau du vrai grand seigneur.

Quelques années après le coup d'Etat, il fréquentait assidûment les salons d'un banquier dont les bellessœurs étaient fort belles. Un soir qu'il causait avec l'une d'elles, on vint lui demander de prendre la main au lansquenet. Il était aisé de voir qu'il n'avait pas le moindre désir de quitter la société de son interlocutrice II. 4

pour la table de jeu ; il l'avoua sans fard. Son hôte, j'en conviens, eut tort d'insister; néanmoins le tort de l'un ne change rien à celui de l'autre.

— Que faisons-nous? lui demanda-t-on après l'avoir quasiment arraché à sa causerie.

— Rouge et noir, simplement. C'est ce qui va le plus vite.

— Combien?

— Dix mille francs.

L'enjeu paraît élevé, personne ne le relève. L'hôte se sent tenu de donner l'exemple et parfait la somme.

De Morny perd et se lève déjà pour quitter la table.

— Prenez votre revanche, lui dit-on.

— Parfaitement, dix mille à la noire.

Il perd de nouveau. Un grand seigneur se serait éloigné sans rien dire. Vingt mille francs n'étaient pas, après tout, pour lui une somme importante, et je suis bien persuadé que s'il était vexé, ce n'était pas de la perte d'argent. Mais il se crut obligé de souligner son indifïérence.

— Là, cela suffit. Je pense qu'on me laissera en paix maintenant.

Le narrateur trouvait l'exclamation très talon rouge; on me permettra de n'être pas du même avis.

Autre histoire, du temps qu'il était simple député. Un gros bonnet, dévoré du désir de devenir ministre, l'avait engagé à dîner. On avait dit à de Morny que son hôte avait coutume de boire un vin de Bordeaux de cru rare dont il n'offrait qu'à un ou deux invités désignés silencieusement au domestique. Lorsque celui-ci, arrivant à M. de Morny, lui offrit : « Branne-Mouton ou Ermitage », de Morny lui montra du geste la fameuse bouteille dans sa cachette. Le domestique, aussi mal stylé que son maître, ne sut pas dissimuler son embarras et finit par remplir du fameux nectar le verre de

Page 1