‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 32 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Morny, qui, sans plus, le versa dans son grand verre et le noya d'eau.

Si ridicule que cela paraisse, de Morny, bien souvent, parlait et agissait comme si le sang royal le plus pur eût coulé dans ses veines. A peine se considérait-il à cet égard comme inférieur à Colonna Walewski. Au moins, sur l'origine de celui-ci, même à première vue, ne pouvait-on se méprendre : un simple regard jeté sur son visage eût dissipé toute espèce de doute. Mais il eût semblé vraiment, à les voir parler et agir l'un et l'autre, que Louis-Napoléon n'occupât le trône que parce que tel était leur bon plaisir et fût par conséquent, jusqu'à un certain point, tenu de danser au son de leurs violons.

Tous deux semblèrent être pour un temps les meilleurs amis du monde; je crois que leur haine commune pour de Persigny était ce qui les unissait le plus. En réalité, ils n'étaient pas moins jaloux l'un de l'autre et de leur infîuence sur leur frère ou cousin que de M. de Persigny lui-même et de son empire sur le souverain. Persigny ne se faisait pas d'illusion sur leurs sentiments à son endroit, mais il convenait franchement qu'il préférait l'hostilité ouverte et avouée de Walewski à la douteuse cordialité de Morny : « L'un me trancherait la tête comme Judith trancha celle d'Holopherne, l'autre me la raserait comme Dalila rasa celle de Samson ; mais Holopherne s'était confié à Judith et Samson à Dalila, et je me garderai bien de me fier à l'un ou à l'autre. »

C'est de Persigny qui me raconta en substance l'histoire suivante à laquelle je crois de point en point, pour cette première raison que je n'ai jamais pris de Persigny à mentir, et pour cette autre que la chose m'a été confirmée bien des années après par deux personnes qui y avaient pris une part plus ou moins directe.

Vers la fin de 1863, le baron James de Rothschild perdit un de ses fils, — le plus jeune des quatre, autant qu'il m'en souvienne, mais je n'en suis pas certain.

Le vieux baron, tout en étant la générosité même quand il s'agissait de doter des institutions charitables, n'admettait pas l'idée d'une dépense inutile. Au milieu même du terrible chagrin que lui causait la mort de son fils, il n'en restait pas moins le plus avisé des administrateurs; aussi s'empressa-t-il d'écrire à M. Emile Perrin, alors directeur du Grand-Opéra, et qui le devint plus tard de la Comédie-Française, pour le prier de disposer de la loge de premier rang qu'il occupait à l'Opéra, sous la condition expresse pourtant qu'elle lui reviendrait, son année de deuil écoulée. Mais c'était chose qu'il n'était pas au pouvoir de M. Perrin de lui accorder. Bien qu'il eût titre de directeur, il n'était à vrai dire qu'administrateur-gérant sous la direction du comte Bacciochi, surintendant des théâtres impériaux, c'est-à-dire des théâtres subventionnés par la liste civile de l'Empereur. L'abonné qui renonçait à sa loge ou à son fauteuil, pour si peu de temps que ce fût, en cessant, bien entendu, d'en payer la location, se trouvait déchu par là même de tous ses droits pour l'avenir. Dans le cas particulier toutefois, outre la situation du baron James, la cause de sa retraite momentanée justifiait qu'on fît pour lui exception à la règle; M. Perrin ne crut pas cependant pouvoir en prendre la responsabilité, et il en référa au comte Bacciochi, tout en le prévenant que le comte Walewski serait très enchanté de sous-louer la loge pendant l'intérim. Ce dernier venait de quitter le ministère d'Etat par suite de difficultés imprévues au sujet de la question romaine (i). La loge ministérielle, qui était une des meilleures du théâtre, lui échappait naturellement avec le portefeuille, et ce fut certainement le privilège que le comte

(i) Si le comte Walewski dominait Napoléon III, il était à son tour gouverné par sa seconde femme, Italienne de naissance et extrêmement belle. La première comtesse Walewska était la fille de lord Sandwich. L'Éditeur.

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