‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 34 sur 200 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

effet aurait produit en Europe, sinon même en France, l'élévation de Morny au trône du Mexique. Plutôt que d'en courir la chance, on se procura l'argent nécessaire, on expédia Bazaine, et le malheureux Maximilien alla au-devant de la plus tragique des morts. Tout cela, parce que M. Bacciochi avait semé la diss-ension entre le frère et le cousin de l'Empereur, à propos d'une loge à l'Opéra. Voilà, mon ami, les dessous de l'histoire. »

De Persigny, je l'ai dit, valait bien mieux que de Morny et même que Walewski; mais Walewski valait mieux que de Morny. On ne peut vraiment lui reprocher que d'avoir été plein de préjugés et de manies. Il ne s'est jamais abaissé aux agissements douteux que se permit de Morny dans sa course après la fortune. Persigny, l'ancien sous-officier, s'abstenait de ces choses par pur mépris pour les chasseurs d'argent et par un sentiment inné d'honnêteté. Lui, fils illégitime, mais fils de Napoléon I", il sentait que, venant d'un tel père, il ne pouvait descendre à des transactions mercantiles. Loin de posséder la sereine impertinence du fils naturel d'Hortense, il disait rarement rien de marquant, soit en bien, soit en mal; mais il agissait souvent d'une façon inconsidérée; il le prouva bien lorsqu'il lui prit la fantaisie d'écrire une comédie (i).

— Qu'est-ce qui vous a poussé à cela, monsieur le comte? lui demanda Montrond le soir de la première représentation. Il vous était si facile de ne pas faire une comédie en cinq actes.

Une de ses manies était de ne pouvoir supporter l'admission des dames aux fauteuils d'orchestre. En 1861, il rendit une ordonnance leur interdisant l'entrée de cette partie du théâtre, et ce ne fut qu'à grand'peine et au dernier moment qu'on put lui persuader de la

(i) L'Ecole du monde, comédie en cinq actes, représentée au Théâtre-Français en janvier 1840. Ce fut une belle chute.

{Note du Traducteur.)

rapporter. A ce point de vue, il ressemblait à Philippe d'Espagne et aimait à taquiner pour des riens. Il obtint un jour de M. de Boitelle, alors préfet de police et le plus raisonnable des hommes, qu'il défendît le lancement des cerfs-volants, parce que, objectait-il, leurs queues pouvaient s'enchevêtrer dans les fils télégraphiques et les détériorer. Je le rencontrai, sur le boulevard, le jour même de la promulgation de cet arrêté. Il était évidemment très fier de son idée et me demanda ce que j'en pensais.

Je lui rappelai l'histoire de Stephenson et de la vache qui s'était fourvoyée sur la voie du chemin de fer... Quant à Napoléon, dès qu'il eut entendu parler de la réforme de Walewski, il fit venir Boitelle :

— Voici une ordonnance du conseil que je vous prie de publier, lui dit-il aussi sérieusement que possible.

L'ordonnance portait que « tout oiseau perché sur les fils serait frappé d'amende et emprisonné en cas de défaut de payement ».

Chose assez bizarre, bien que Walewski fût un homme d'esprit, doué d'intelligence naturelle, une critique de ce genre était perdue pour lui et ne l'atteignait pas ; on le vit bien, peu après, car il exigea de M. de Boitelle qu'on fît revivre une vieille ordonnance, tombée en désuétude, réglementant la longueur du fouet des cochers de fiacre et la façon dont il leur était permis de le faire claquer. L'idée première de cette innovation venait de M. Carlier, prédécesseur de M. de Maupas. On l'en avait récompensé par une caricature le représentant sur le point de se noyer; son automédon tentait de le sauver en lui tendant son fouet, mais, hélas! le fouet, de longueur réglementaire, se trouvait trop court.

Walewski n'avait rien de la vivacité des Bonaparte. J'ai été en relation avec lui pendant bien des années, avant et après l'avènement du second Empire, sans l'avoir jamais vu prendre de l'humeur.

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