CHAPITRE III
C'aurait été, sous la direction d'un bon ciief, un admirable ambassadeur ; livré à lui-même, il aurait manqué d'initiative. Je n'ai pas besoin de dire qu'il était, comme nous le sommes presque tous, bien persuadé du contraire.
A parler franc, il était souvent ennuyeux ; et cependant il est absolument certain que c'est le seul homme qui ait inspiré à Rachel une sincère affection.
— Je comprends cela, dit plaisamment George Sand, un jour qu'on discutait la chose en sa présence, son commerce doit lui reposer l'esprit.
C'est un fait assez digne de remarque que, sous le règne qui suivit celui de Louis-Philippe, l'homme le plus puissant, sans contredit, après l'Empereur, était à tous égards, un seul excepté, la contre-partie exacte au point de vue intellectuel et moral du roi-citoyen (i). Je veux parler de M. Eugène Rouher, qu'on a quelquefois appelé le vice-empereur. J'avais connu Eugène Rouher bien avant qu'il fût député, et, à plus forte raison, bien avant qu'il fût ministre, lorsqu'il terminait ses études de droit au quartier latin; je délierais le Pumblechook le plus invétéré de pouvoir se vanter d'avoir eu dès lors quelque pressentiment de sa future grandeur. C'était un jeune homme de bonne mine, ne se distinguant en rien du reste de ses camarades, ne pâlissant ni plus ni moins qu'eux sur ses livres et faisant comme eux l'ornement des réunions de la Chaumière. Il était certes très intelligent et il n'était pas bien riche; mais il y avait, à vrai dire, peu de sots dans mon entourage immédiat, et j'ai dit ailleurs que les Crésus y étaient fort rares.
Quoi qu'il en soit, j'avais entièrement oublié Eugène
(i) Notons également que M. Grévy, qui occupa bien plus longtemps que ses deux prédécesseurs les fonctions de président de la troisième République, avait bien des points de ressemblance avec Louis-Philippe, et notamment son amour de l'argent. L' Éditeur .
Rouher, et lorsque, onze ou douze ans plus tard, parcourant la liste du ministère formé par Odilon Barrot, j'aperçus son nom comme ministre de la justice, je n'eus pas la moindre idée que ce pouvait être l'Eugène Rouher de ma jeunesse au quartier latin. Je suis sûr qu'il en fut de même pour bon nombre de nos anciens camarades, car je n'ai pas souvenance que, de tous ceux que je rencontrais assez fréquemment du côté fashionable de la Seine, aucun ait jamais attiré mon attention sur ce fait. C'est à une des réceptions présidentielles de l'Elysée, en 1850, que j'en eus la révélation.
Rouher vint à moi et me tendit la main :
— Il me semble, monsieur, me dit-il, que nous nous sommes déjà rencontrés au quartier latin?
J'étais loin encore de me douter de la situation vers laquelle il s'acheminait rapidement, mais le Prince président se chargea de m'éclairer à ce sujet dans le courant de la soirée.
— Il paraît que vous êtes de vieilles connaissances, Rouher et vous? me demanda-t-il en anglais.
Et, sur ma réponse affirmative, il ajouta :
— Si vous étiez un Français lancé dans la politique, ou même un Anglais en quête de patronage et d'influence, je vous conseillerais de vous attacher à lui; c'est un homme très remarquable et dont on parlera avant peu.
Je puis donc dire sans exagération que je fus un des premiers à avoir un bon « tuyau » pour ce « coureur » politique encore obscur, et que je le tenais d'un « pronostiqueur » fait pour inspirer la confiance.
Bien que je ne fusse ni « un Français lancé dans la politique » , ni même « un Anglais en quête de patronage ou d'influence », mon intérêt n'en fut pas moins fort excité ; car, je le répète, au temps de nos premières relations, j'avais considéré Eugène Rouher comme un