CHAPITRE III
garçon fort intelligent, mais sans supposer qu'il fût destiné à faire sensation, surtout aussi prématurément : il était encore loin de la quarantaine lors de notre rencontre à l'Elysée.
Il me semble inutile de souligner, comme les républicains l'ont fait depuis, qu'il gagna sa haute situation en abandonnant les principes politiques avec lesquels il avait débuté dans la vie publique. Combien, parmi les neuf cents députés de la seconde République, n'y aurait-il pas eu de soi-disant républicains, et des plus intelligents, qui eussent été tout prêts à agir de même, avec la perspective d'une récompense bien moindre que celle qui échut alors à Rouher!
Ma curiosité ne devait être assouvie que deux ou trois ans plus tard ; Rouher faisait déjà partie essentielle et constitutive de l'organisation politique de l'Empire. C'est de Morny qui me raconta en détail les débuts de Rouher, et je n'ai aucune raison de croire qu'il m'ait dépeint l'homme et ses actes sous des couleurs trop favorables, bien qu'ils aient agi une fois de concert dans un moment de crise. Clermont-Ferrand est à douze kilomètres environ de Riom, ville natale de Rouher. J'ai dit déjà que de Morny, à l'époque de sa première entrevue avec son frère, dirigeait dans cette première ville un important établissement industriel; il était donc en situation d'être des mieux informés.
Eugène Rouher, comme bon nombre d'hommes arrivés aux plus hautes fonctions politiques, appartenait à ce que, faute d'un meilleur terme, j'appellerai la bourgeoisie rurale, entendant par là le petit propriétaire, frugal, économe et obstiné, cultivant lui-même sa terre, toujours sur le qui-vive pour arrondir par un marché avantageux cette propriété qu'il aime d'un amour intense, honnête, somme toute, avec son mépris mi-voltairien pour le clergé et son admiration largement mitigée de crainte pour « les hommes de loi » ; c'est dans
cette dernière corporation qu'il ambitionne d'enrôler son fils, afin, disons-le, de pouvoir se permettre, sans bourse délier, la chose qu'il aime le mieux au monde : les procès. Le grand-père de Rouher était un homme de cette trempe; il fit de son fils un avoué; celui-ci s'installa rue Desaix, dans une maison à un étage, d'aspect peu engageant; Eugène Rouher y naquit en 1814 (i). Le père d'Eugène Rouher ne réussit que médiocrement, mais il s'arrangea pourtant pour envoyer ses deux fils faire leur droit à Paris. Bien plus âgé que le futur ministre, l'aîné, qui s'était fait une excellente clientèle au barreau de Riom, mourut peu après le retour d'Eugène au foyer paternel, laissant une veuve et un fils trop jeune pour le remplacer. Le nouvel avocat trouva donc une clientèle toute faite, et comme il était extrêmement aimable, brillant, travailleur et d'une honnêteté scrupuleuse, il eut bientôt une foule d'amis. « Je me suis trouvé souvent en contradiction avec Rouher, disait de Morny, mais son inébranlable loyauté
(i) La rue Desaix s'appelait d'abord rue des Trois Hautbois, et dans les beaux jours de l'Empire devint la rue Eugène Rouher. Mais après Sedan, l'indignation fut si grande contre le puissant ministre de l'Empereur, qu'il fallut emmener ses voitures que les gens de Riom voulaient brûler; la rue reprit son ancienne appellation. En novembre 18S7, trois ans après la mort de Rouher, je me trouvais à Clerniont-Ferrand, attendant le départ pour Paris du général Boulanger. J'allai jusqu'à Riom voir la maison natale du vice-empereur. Elle était occupée par un charpentier ou menuisier; celui-ci la lenait déjà de son père, à qui elle avait été vendue bien des années avant, sur le désir formel de l'une des filles d'Eugène Rouher. J'entrai en conversation avec un habitant de la ville, fort intelligent, qui me raconta comment, au 4 septembre 1S70, l'animosité contre Rouher était plus violente encore que contre Napoléon, et comment cette animosité était un compliment implicite pour le ministre. « C'était le plus habile des deux, hurlait le peuple; il n'aurait pas dû permettre à l'Empereur d'engager cette guerre. Il aurait pu l'empêcher d'un mot. » Néanmoins, la fureur se calma, et Rouher fut élu membre de l'Assemblée nationale. L'Editeur.