‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 5 sur 200 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Voulez-vous me permettre de vous retourner le compliment, Sire ?

— Certainement.

— Je n'ai jamais entendu un Français parler sa langue comme vous (i).

Lorsque Louis-Napoléon me tendit la main, je fus presque tenté en le regardant bien en face de le prendre pour un fumeur d'opium. Dix minutes plus tard, j'étais convaincu, qu'on me permette cette métaphore, que ce prince lui-même, charmeur tyrannique comme le poison redoutable et enivrant, soumettait tous ceux qui l'approchaient à son irrésistible influence. Dès cette soirée, j'aurais pu en le quittant, s'ils avaient voulu m'écouter et me croire, donner à Cavaignac, à Thiers, à Lamartine et autres, qui voulaient lui faire tirer les marrons du feu, un conseil opportun ; mais ils ne m'auraient ni écouté ni cru. Chose étrange, tous ces hommes, un seul excepté, si remarquablement intelligents, prenaient Louis-Napoléon pour un imbécile ou pour un ivrogne inavoué. Et le comble, c'est qu'ils s'efforçaient de propager cette opinion non seulement en France, mais dans toute l'Europe.

La seule nullité du groupe, le général Cavaignac, était, comme de juste, le plus prodigue de dédains. Les inconnus qui depuis la défaite de Sedan ont gouverné — ou désorganisé — la France, étaient des aigles, au point de vue intellectuel, à côté de ce type de sergent instructeur, présomptueux et morose, qui ne méritait en rien la position élevée, objet de ses convoitises. C'était le plus médiocre de tous ces brillants

(i) Dans les documents relatifs à l'affaire de Strasbourg se trouve le rapport adressé à Louis-Philippe, par un officier du 46" de ligne, nommé Plaigne. Empruntant à Balzac le procédé avec lequel le romancier reproduisait le jargon du baron de Nucingen, le rapporteur prête à Louis-Napoléon la phrase suivante : « Fous êtes técoré de Chuillet, fous tefez être un prafe, che fous técore. » — L'Editeur.

soldats d'Afrique dont chacun redisait les noms et les prouesses ; seule, la rédaction du National, o\x son frère était omnipotent, en avait fait un héros... à tant la ligne. Raide et empesé à l'excès, en plein cœur de ce Paris qui réclamait à outrance l'égalité, de cette République qui en avait fait comme son mot de passe, il ne laissait pas de traiter partisans et adversaires comme il aurait traité un parti d'Arabes réfractaires dans une province éloignée de ce sol africain si récemment conquis. Détestant d'instinct quiconque ne portait pas l'uniforme, il s'arrogeait envers tous ceux qui le portaient un droit de critique. Son républicanisme, aussi sincère sans doute que celui de Thiers, signifiait : « La République, c'est moi », avec cette différence toutefois que Thiers était spirituel, aimable, charmant et... perfide, tandis que lui, Cavaignac, était exactement l'opposé. Personne ne mettait en doute son honnêteté ; il se regardait, on le savait bien, comme le seul sauveur possible de la France : mais cette honnêteté s'arrogeait d'étranges libertés; convaincu, par exemple, que la corruption électorale et la contrainte même étaient non seulement admissibles, mais obligatoires pour arriver à son but, il ne se faisait aucun scrupule de les employer; il n'admettait pas le système de la persuasion par la douceur ou le raisonnement. « Thiers, c'est la République en écureuil ; Cavaignac, c'est la République en ours mal léché » , disait à ce propos un journaliste d'esprit.

Louis-Napoléon et Cavaignac restaient en somme les deux seuls compétiteurs sérieux au fauteuil présidentiel ; on peut juger des chances de Cavaignac par la conclusion du procès -verbal d'un des agents de Lamoricière pour la campagne électorale en province :

« La chose serait faisable, m'objecta un électeur, si votre général s'appelait Geneviève de Brabant ou por-

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