CHAPITRE IV. Si
Juillet (i), dans le seul but de m'amuser, ce à quoi je réussis infiniment mieux, j'en dois convenir, sous Napoléon que sous Louis-Philippe. L'hospitalité du roi-citoyen était très simple, cordiale sans prétentions, mais cela ne compensait pas, pour un garçon de mon âge surtout, l'extrême monotonie de l'existence. Les divertissements qu'offrait alors la villégiature royale étaient mieux en harmonie avec les goûts d'un Guizot, d'un Cousin et d'un Villemain, qui aimaient à y venir en redingote et sans frais d'apparat; l'éminent ministre de l'instruction publique notamment y arrivait, apportant pour tout bagage un paquet plié dans du papier brun : c'était un rasoir et un col de rechange. Il est vrai que les chasses à courre étaient excellemment organisées par le comte de Girardin , grand veneur, et le baron de Larminat, grand écuyer, mais les soirées semblaient terriblement longues , en dépit du nouveau théâtre construit par Louis-Philippe, et cet ennui était à peine compensé par les revues au camp de Compiègne, où le Roi menait la Reine et les princesses dans une tapissière attelée à quatre chevaux qu'il conduisait luimême, le duc et la duchesse de Montpensier occupant la banquette, le reste de la famille empilé dans l'intérieur, « absolument en bons bourgeois ».
Dès l'avènement de Louis-Napoléon , avant même qu'il eût revêtu la pourpre impériale, il fut aisé de sentir que le vent tournait. Le second fils d'Hortense, qui ne fut qu'un médiocre empereur, aurait fait un excellent poète. Toute sa vie n'a été qu'un poème avorté, avorté par suite des exigences inexorables de la politique européenne. Il rêvait, comme Louis XIV avait été le Roi-Soleil, de donner au monde
(i) On sait que, sous Louis-Philippe, la cour allait surtout h Neuilly et à Eu, mais il y eut en effet quelques déplacements, h Compiègne et à Fontainebleau, motivés par des manœuvres militaires. {Xoie du Tfaductt'ur.)
l'Empereur-Soleil. Des visions du passé hantaient son cerveau ; il se voyait sous les allées ombreuses du parc séculaire, marchant doucement, une La Vallière ou une Montespan moderne au bras, et oubliant les soucis du pouvoir au rayonnement des sourires de la favorite. 11 serait allé aussi loin que Louis le Bien-Aimé et aurait bâti un nid charmant à cette autre Pompadour. Il ne songeait en rien à faire d'une veuve Scarron une nouvelle Maintenon et moins encore une impératrice de Mlle Eugénie de Montijo. Mais, d'autre part, Mlle de Montijo était bien décidée à n'être ni une Maintenon, ni surtout une La Vallière ou une Pompadour. Elle le disait du moins ; et l'homme le plus intéressé à mettre sa sincérité à l'épreuve était trop épris pour le faire. « Quand on ne s'attend à rien, la moindre des choses surprend. » Le proverbe a du bon, surtout lorsqu'il s'agit de la résistance d'une femme. Mlle de Montijo, bien qu'elle ne fût Espagnole qu'à demi, était plus superstitieuse à elle seule que vingt vraies Espagnoles réunies. Assise un jour à sa fenêtre à Grenade, elle avait entendu une bohémienne à laquelle elle venait de tracer avec une pièce d'argent une croix dans la main, lui prédire qu'elle serait reine. Cette prédiction, oubliée sans doute par la jeune fille, lui revint nettement à l'esprit le jour oii Louis-Napoléon lui murmura ses premières paroles d'amour, et elle se promit fermement que ce serait de la main droite et non pas de la gauche que Louis-Napoléon scellerait l'accomplissement de la prophétie.
Celui qui me donnait ces détails, Anglais très haut placé, était fort au courant de la vie privée de la comtesse de Montijo y Teba, aussi bien que de celle de sa mère. Je puis avancer sans la moindre crainte d'être contredit que la visite subséquente de la reine Victoria et du prince Albert fut due à l'influence directe de ce personnage. Je n'irai pas jusqu'à affirmer que la parti-