CHAPITRE IV
maison des Bonaparte, et Mlle de Montijo eut le champ libre. La rumeur se répandit un soir que Louis-Napoléon avait prononcé le mot magique de « mariage » à la suite d'un violent accès de toux qui lui avait arrêté dans la sorcre celui de « maîtresse ». Pour ne rien orazer, voici comment se passèrent les choses, et j'en puis parler savamment.
Il y avait eu grande chasse le jour précédent, et, entre le retour de la forêt et l'heure du dîner, Louis- Napoléon se présenta sans être annoncé dans l'appartement de Mlle de Montijo. Ni moi, ni les autres habitants du château, nous ne sûmes jamais bien clairement quel avait été le prologue de cette visite, mais qu'il y ait eu un prologue, que c'ait été un coup monté et supérieurement joué par deux ou trois acteurs dans le plus pur esprit de la comédie d'intrigue chère au cœur de Scribe, cela ne fait pas pour moi l'ombre d'un doute. Commerjt expliquer autrement que, le premier coup du dîner déjà sonné, Mlle de Montijo fût encore en habit de chasse, sur le qui-vive, sa mignonne cravache à sa portée, comme l'intrus l'expérimenta à ses dépens ? On chuchotait même que , postée dans la chambre voisine, la comtesse de Montijo devait, au moindre symptôme de faiblesse, arriver à la rescousse.
Cette démonstration héroïque lui fut épargnée ; Lucrèce suffit à défendre son honneur; toutefois, le rôle de la mère n'était pas fini, une fois le mot irrévocable prononcé. Suivant sa fille, elle résistait encore à cette union autant par intérêt pour l'impérial soupirant que par amour pour son enfant chérie. Le gouffre qui les séparait au point de vue social n'était-il pas trop profond pour être jamais comblé, etc.? « Et quoique j'en aie le cœur brisé, je dois me soumettre, je n'ai pas d'autre alternative », ajoutait Mlle de Montijo. Et elle ajoutait encore : « Il ne reste qu'un espoir. Ecrivez-lui. »
Et Louis-Napoléon écrivit. Cette lettre a été reli-
gieusement conservée dans les archives de la famille Montijo. Trois mois après, la France était avertie quasi officiellement des intentions matrimoniales de l'Empereur; mais, on le devine, le bruit en courait depuis longtemps, produisant, suivant les milieux, les impressions les plus variées. A parler franc, personne n'était satisfait; chacun jugeait l'union projetée à deux points de vue : comme homme privé et comme patriote français. Les classes inférieures, composées d'un élément ultra-démocratique, auraient applaudi à cet affranchissement hardi des vieilles traditions qui avaient jusqu'alors présidé au choix des unions souveraines, si la fiancée avait été Française et non étrangère. Ceux-là avaient assez de bon sens pour comprendre que leur nouvel Empereur ne pouvait chercher une épouse dans la bourgeoisie; mais en dépit de leurs préjugés contre la vieille noblesse, ils auraient aimé à voir, à défaut d'une princesse de sang royal, une des filles de cette noblesse partager le trône impérial. Ils ne se laissèrent pas prendre à cet argument spécieux de Napoléon, affirmant qu'il valait mieux pour la France et pour lui afficher ouvertement sa situation de parvenu que de déguiser le nouveau principe du suffrage universel illimité d'une grande nation, en essayant de s'introduire à tout prix dans une famille souveraine.
Le dépit de la bourgeoisie fut plus vif encore. Si incroyable que cela paraisse, elle en voulut à Napoléon d'avoir méprisé ses filles. « A défaut d'une princesse de sang royal, une de nos filles eût fait aussi bien qu'une étrangère, dont le grand-père, après tout, était négociant comme nous. Le premier Empire a été fait avec le sang de garçons d'écurie et de tonneliers; le second Empire aurait pu prendre un peu de ce sang sans se mésallier. »
La bourgeoisie voltairienne fut plus mordante encore dans ses sarcasmes. Dans son discours aux grands offi-