CHAPITRE IV
ciers de l'Etat et aux corporations, Napoléon avait fait allusion à l'impératrice Joséphine : « La France n'a pas oublié que depuis les soixante-dix dernières années, les princesses étrangères ne sont montées sur le trône que pour voir leur race dispersée et proscrite, soit par la guerre, soit par la Révolution. Une seule femme paraît avoir porté meilleure chance au peuple et laissé une impression plus durable dans sa mémoire, et cette femme, la douce et modeste épouse du général Bonaparte, n'était pas de sang royal. » Parlant alors de la future Impératrice, il concluait : « Pieuse et fidèle catholique, elle s'unira à moi dans une même prière pour le bonheur et la prospérité de la France; je nourris la ferme espérance que, gracieuse et bonne comme elle l'est, elle fera, dans une situation pareille, revivre les vertus de Joséphine, m Ces allusions à la volage et capricieuse veuve du général Beauharnais excitaient la raillerie des bourgeois qui n'ignoraient pas plus que Louis-Napoléon la chronique scandaleuse du Directoire. « C'est un drôle de cadeau à mettre dans le trousseau d'une fille que les vertus de Joséphine, ricanait-on; la tunique de Nessus n'était rien à côté. »
Le faubourg Saint-Germain fit cause commune avec les salons orléanistes qui trouvaient là l'occasion de venger la confiscation des biens des princes; et leurs attaques , pour être moins brutales que celles que j'ai citées, n'en étaient pas moins cruelles. La fille portait le poids de la réputation de la mère. Les fonds publics baissèrent de deux francs à l'annonce du mariage. Un homme pourtant tint bon pour l'Empereur et sa fiancée, ce fut Dupin l'aîné; mais son ironique défense n'était-elle pas pire qu'une attaque directe? « Les gens ne se soucient guère de ce que je dis et de ce que je pense, et peut-être ont-ils raison; mais, cependant, remarquait-il, l'Empereur agit bien plus sensément en épousant une femme qu'il aime qu'en s'abaissant à des
marchandages pour obtenir quelque princesse allemande gourmée, collet monté, avec des pieds aussi grands que les miens (i). Au moins, lorsqu'il embrassera sa femme, ce sera pour son plaisir et non par stricte obligation . ))
Cependant, au milieu de tant de lardons et de moqueries, l'Empereur et sa future épouse, quoique assez mal à l'aise, faisaient bonne contenance. Il insinua plutôt qu'il ne dit à ceux qui se permirent quelques objections que son amour pour Mlle de Montijo n'avait pas seul dicté sa détermination; il aurait voulu accréditer le bruit que des motifs politiques n'y étaient pas étrangers : il jetait pour ainsi dire le gant à l'Europe monarchique qui, non contente de repousser son alliance , voulait encore l'entraver dans ses projets matrimoniaux.
Malheureusement, sa fiancée et lui sentaient bien qu'ils ne pouvaient faire fi également de la pompe et de l'apparat des cours; Napoléon III, au reste, comme son oncle, n'aimait rien tant que le fastueux étalage des grandes cérémonies officielles, et il prit à cœur d'organiser à son Impératrice une brillante escorte de femmes belles et connues pour le jour de leurs noces. Chercher cette escorte parmi les grandes dames de la vieille noblesse, c'aurait été, il le sentait bien, peine perdue; mais ne pouvait-il espérer que les descendants de ceux qui étaient redevables à son oncle de leurs titres et de leur fortune se montreraient plus conciliants? L'événement lui donna tort : la duchesse de Vicence et bien d'autres refusèrent les hautes situations qui leur étaient offertes dans la maison de l'Impératrice. Le duc de
(i) Dupin, qui avait des pieds énormes, était toujours chaussé de gros souliers cloués. Lui-même en plaisantait constamment : un jour, à l'occasion de funérailles auxquelles il lui était impossible de se rendre, il proposa d'y envoyer ses chaussures : « On envoie bien sa voiture vide, j'enverrai ainsi la mienne. » — L'Editeur.