CHAPITRE IV
Bassano fit pire encore. Si lourde que fût la dette de reconnaissance contractée par les de Caulaincourt envers le fils du jurisconsulte corse, les Maret lui devaient encore infiniment davantage; leur descendant s'en allait pourtant, peu de jours avant le mariage, répétant partout qu'il ne pouvait tolérer de voir sa femme figurer dans la suite de la fille de la comtesse de Montijo. Néanmoins on le voyait bientôt non seulement fléchir à la onzième heure au sujet de la duchesse, mais encore recevoir pour lui-même le titre et l'office de grand chambellan qu'il garda jusqu'à sa mort.
Titres et honneurs pleuvaient littéralement à cette époque sans trouver toujours d'amateurs. Pourtant qu'on ne s'y méprenne point, il n'aurait pas manqué d'hommes et de femmes prêts à les accepter pour en couvrir leurs écussons aussi authentiques que souillés, mais de ceux-là, l'Impératrice du moins n'en voulait pas. Elle aurait volontiers jeté par-dessus bord toute sa famille avec ses antécédents douteux, qui l'identifiait trop à cette brillante société cosmopolite « dans laquelle en fait d'hommes il n'y a que des déclassés et en fait de femmes que des trop bien classées ». Les Bonaparte, au reste, à cet égard, n'étaient guère plus orthodoxes, mais, comme toujours, la femme servait de bouc émissaire; aussi, quoique beaucoup d'hommes de haute et antique lignée, tels que le prince Charles de Beauvau, le duc de Grillon, le duc de Beauvau-Craon, le duc de Montmorency, le marquis de La Rochejaquelein, le marquis de Gallifet, le duc de Mouchy, etc., se fussent ralliés au nouveau régime, la plupart d'entre eux, tout en allant aux Tuileries, se refusèrent tout d'abord à y conduire leurs femmes et leurs filles. Or, on sait l'opinion que, à tort ou à raison, le monde se forme de la maîtresse du logis, lorsqu'un homme s'abstient de présenter la partie féminine de sa famille dans une maison où il fréquente; la règle est universelle et pré-
vaut dans la société civilisée tout entière. Et pourtant l'Empereur le toléra.
Connaissant comme je le connais le caractère intime de Napoléon, je suis porté à croire que si ce n'eût été la raison politique et dynastique, il se fût très volontiers privé, alors et plus tard, de recevoir aux Tuileries les vertus rigides; du moins, obligé, à cette époque, de leur faire des avances, savait-il essuyer les rebuffades qu'on ne lui épargnait guère, avec un sang-froid qui déconcerta plus d'une fois ceux-là mêmes qui les lui avaient infligées. Chaque nouveau refus le trouvait armé d'une épigramme : « Encore une dame qui n'est pas assez sûre de son passé pour braver l'opinion publique »; — « Celle-là, c'est la femme de César au-dessus de tout soupçon, comme il y a des criminels qui sont hors la loi » ; — « Madame de ^^^^ il n'y a pas de faux pas dans sa vie, il n'y a qu'un faux papa, le père de ses enfants.»
Extrêmement spirituel quand il voulait s'en donner la peine, Louis-Napoléon lançait ses saillies avec une impassibilité qui en doublait l'effet; pas un muscle de son visage ne remuait, un léger clignement de l'œil, et c'était tout.
« Si on avait voulu me donner une princesse allemande, disait-il un jour à un de ses amis très intimes, je l'aurais épousée ; si je ne l'avais pas autant aimée que j'aime Mlle de Montijo, j'aurais au moins été plus sûr de sa bêtise; avec une Espagnole, on n'est jamais sûr. »
Visait-il ainsi sa future conjointe, je ne saurais le dire, mais il est certain que Mlle de Montijo n'était pas spirituelle. Elle tentait bien de temps à autre de faire de l'esprit, comme lorsqu'elle disait : « Il n'y a ici que moi de légitimiste » ; mais, en somme, elle ne se distinguait en rien intellectuellement de la majorité de ses compatriotes (i).
(i) Mérimée, l'auteur de Carmen, qui pouvait se piquer de connaître les Espagnoles, et tout particulièrement la partie féminine