CHAPITRE I
sonnages. Ni l'un ni l'autre, pendant plus d'une quinzaine, ne commirent la moindre bévue. L'ambassadeur, bienveillant, mais digne, tenait à distance son serviteur, qui ne manquait jamais, en s'adressant à lui, de le qualifier d' « Excellence » . Leur mission terminée, ils reprirent leurs occupations ordinaires, mais M, l'ambassadeur s'était si bien identifié avec son rôle que son collègue l'interpellant un jour sans y mettre de façon, il se retourna tout indigné, se récriant : « Vous vous oubliez, je crois. Que signifie cette familiarité? »
De tous les divertissements de l'ancien régime pouvant prêter à un grand déploiement somptuaire et théâtral, c'était la chasse qui, sans contredit, devait plaire davantage au couple impérial. Louis-Napoléon avait assez de bon sens pour ne pas tenter de rivaliser avec le Roi-Soleil, et de faire oublier le ballet des Muses ou les Plaisirs de l'île enchantée .
Toutefois,
Il ne fallait au fier Romain Que des spectacles et du pain ; Mais au Français, plus que Romain, Le spectacle suffit sans pain.
Personne, mieux que le nouvel Empereur, ne se rendait compte du besoin qu'ont les Parisiens d'être éblouis par les splendeurs d'une cour, seulement il sentait aussi que, pour éviter d'être tournés en ridicule, lui et sa cour, il fallait trouver quelque raison d'être à de pareilles exhibitions en plein Paris ; en attendant qu'on eût imaginé ce prétexte plausible, on organisa les « grandes chasses » de Compiègne. Elles ne devaient en rien ressembler à celles dont nous avons parlé à l'occasion des fiançailles de l'Empereur ; elles ne seraient suivies qu'avec des costumes spéciaux; on achèterait des chevaux splendides ; l'équipage impérial,
reconstitué avec les débris des équipages des maisons de Condé et de Rohan, se composerait de meutes parfaitement dressées et de piqueurs expérimentés, formés aux grandes traditions de la vénerie française; bref, leur éclat devait être tel qu'on en parlât non seulement en France, mais dans l'Europe entière. L'expérience valait la peine d'être tentée. Compiègne n'étant éloigné de Paris que de quatre-vingts kilomètres environ , des milliers de gens y afflueraient, non seulement des villes voisines, mais de la capitale, et les brillants récits qu'ils en rapporteraient ne manqueraient pas de produire leur effet. On éviterait de plus les remarques irrévérencieuses de la foule parisienne, qui trouve si instinctivement le côté ridicule des cérémonies officielles, à moins pourtant qu'elles ne soient calculées de façon à flatter son amour pour la pompe et la splendeur militaires. Mais il était trop tôt pour démentir la fameuse devise : « L'Empire, c'est la paix ! » Nous en étions encore à la période de « l'aigle apprivoisé », quoique les initiés, et parmi eux un de mes proches, lui-même plus qu'à demi-Français, pressentissent déjà que les instincts ataviques d'une race conquérante ne tarderaient guère à se manifester, soit dans une attaque contre l'ours russe, attaque combinée avec le lion britannique, soit peut-être dans une lutte contre ce dernier.
En tout cas, les grandes chasses et les fêtes de Compiègne formèrent le premier numéro de cet étourdissant programme de « la France qui s'amuse », qui attira, pendant près de dix-huit ans, les spectateurs et les critiques de tout le monde civilisé ; combien peu, parmi eux, se doutèrent que le théâtre était miné, que la pièce courait à un dénouement fatal, et que l'affiche même était la conception la plus mensongère qui fût jamais sortie du sanctum du plus éhonté des impresarii ! Mais Lamartine n'avait-il pas, peu auparavant, sug-