CHAPITRE IV
Au printemps, c'était à Fontainebleau; mais pendant tout le règne et surtout après la guerre de Crimée , lorsque Napoléon III eut définitivement pris rang dans le cercle des têtes couronnées d'Europe, les fêtes de Compiègne restèrent toujours les plus brillantes. Les parties de chasse au fusil étaient un hommage aux préférences des invités anglais qui , à partir de cette période, arrivèrent plus nombreux chaque automne. Si accoutumés qu'ils fussent aux splendides rendez-vous de chasse et à la fastueuse hospitalité des grandes résidences anglaises, encore ne pouvaient-ils se défendre d'une certaine surprise devant une aussi folle prodigalité; pour dire toute la vérité, ajoutons qu'ils jouissaient fort de l'absence absolue de toute contrainte qui régnait à la cour, bien qu'elle fût habilement cachée sous les apparences du plus formidable code d'étiquette. Comme le disait fort bien un de ces nobles Anglais : « Ils ont mieux fait que de bannir mistress Grundy (i) ; ils lui ont envoyé une invitation spéciale et l'ont empoisonnée dès son arrivée. »
La cour arrivait invariablement à Compiègne le I" novembre et y séjournait généralement trois semaines ou un mois, selon la date de l'ouverture des Chambres. A partir de ce moment, la petite ville endormie s'éveillait comme le château de la Belle au bois dormant. C'était partout l'animation d'une foire. Si vous n'aviez retenu longtemps d'avance votre chambre dans l'un des hôtels, il y avait mille à parier contre un que vous seriez réduit à errer dans les rues; car il y avait là des centaines de curieux, Français ou étrangers, désireux de suivre les chasses comme il était loisible pour tous. Ajoutez un nombre considérable de fonctionnaires de trop minime importance pour être
ou le costume et les boutons semblables à ceux du monarque en suivant la chasse. {L'Editeur.)
(i) Personnification de la pruderie.
honorés d'une invitation au château, mais non moins anxieux pour cela d'attirer l'attention du souverain , car Napoléon, très prime-sautier de caractère, était sujet à se prendre de fantaisie pour les gens à première vue. Tout ce monde devait être hébergé et nourri. N'oublions pas non plus le bataillon volant des demimondaines, médiocrement rassurées sur la fidélité de leurs protecteurs en titre et désireuses de la sauvegarder contre les entreprises de leurs rivales de l'entourage impérial. Il en résultait qu'une chambre sous les toits ne se cotait pas moins de soixante ou soixantedix francs par jour. J'ai connu un brave lieutenant de la garde à cheval qui se fit pendant deux ans un joli revenu en louant, pour tout le séjour de l'Empereur à Compiègne, trois appartements dans chacun des cinq bons hôtels de la ville. Son réoriment étant en garnison à Compiègne, ses amis s'adressaient naturellement à lui pour leur installation, qui lui devenait une source de profits assurés.
Cette pénurie de logement provoqua même un assez singulier incident. A cette époque, les rails des chemins de fer français provenaient en grande partie d'Angleterre. Le représentant d'une des maisons de fabrique anglaises s'avisa bientôt que les profits des marchés conclus avec le gouvernement étaient absorbés par les pots-de-vin qu'il lui fallait distribuer aux différents agents ou fonctionnaires officiels. Très perplexe, il prit conseil d'un gentilhomme anglais qui avait, il le savait bien, ses grandes et ses petites entrées aux Tuileries et qui se fit fort de lui obtenir une audience de l'Empereur. Ceci se passait à la veille du départ de la cour pour Compiègne , mais Napoléon autorisa l'agent à venir l'y rejoindre. L'Anglais arriva au jour désigné. Bien décidé à faire cadrer son plaisir avec ses affaires, il avait apporté une valise afin de séjourner un jour ou deux. En vain chercha-t-il avant l'heure de son audience