CHAPITRE IV
à s'assurer une chambre dans un hôtel ou une maison meublée; tout était plein jusqu'aux combles. Aussi, en désespoir de cause , se résigna-t-il à entreposer ses bagages dans une voiture sur la place du Château. Napoléon se montra comme toujours très bienveillant, lui promit son appui, mais lui demanda un délai d'un jour afin d'avoir le loisir de consulter une autorité très compétente qu'il attendait dans l'après-midi.
— Donnez-moi votre adresse, ajouta l'Empereur en anglais, et demain, au saut du lit, je vous ferai dire à quelle heure je pourrai vous recevoir.
L'Anglais parut fort embarrassé :
— Je n'ai pas d'adresse. Sire, il m'a été impossible de me procurer une chambre, répondit-il piteusement.
— Oh ! je suppose qu'on pourra vous caser ici, dit l'Empereur en riant, et, appelant un aide de camp, il lui donna des ordres en conséquence.
L'officier et l'Anglais s'éloignèrent ensemble, mais ils acquirent bientôt la triste conviction que le château était aussi bondé que le reste de la ville.
— Je demanderai à Baptiste, finit par dire l'officier à bout d'expédients.
Baptiste, l'un des principaux valets de pied de l'Impératrice, se montra plein de bonne volonté; mais, hélas! sa propre chambre était minuscule, et il la partageait avec sa femme.
— Si cela ne faisait rien à monsieur, dit enfin Baptiste, je pourrais lui monter un bon lit dans un des fourgons à bagages.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L'Anglais, mort de fatigue, dormit comme une marmotte, si bien comme une marmotte, qu'il ne se réveilla que sous le choc d'un lourd paquet de couvertures lui arrivant brusquement sur la poitrine. Il était à la gare. Baptiste ayant totalement oublié de prévenir qu'il avait transformé le fourgon en chambre à coucher, on avait fermé les portes,
loo UN ANGLAIS A PARIS.
qui étaient restées ouvertes pendant la nuit, sans jeter un coup d'œil à rintérieur, et, lorsqu'on découvrit le dormeur, ce fut, comme dit Racine,
... dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Quand l'aventure lui fut contée par la victime, l'Empereur en rit « comme je ne l'avais jamais vu rire )>, ajoutait l'aide de camp qui, en ayant recours à l'ingéniosité de Baptiste, avait été la cause inconsciente de ce burlesque incident.
Au reste, la victime elle-même en avait pris facilement son parti; bien des années plus tard, notre x\nglais assurait encore que la vue de Compiègne, à cette époque, compensait amplement toute tribulation de ce genre, aurait-on dû dormir, disait-il, sur un banc du jardin. De plus, sa maison et lui furent à tout jamais affranchis des demandes inexorables de potsde-vin contre lesquelles il s'était insurgé.
Oui, il avait raison, Compiègne était merveilleux à cette époque! Il y avait bien dans toute cette pompe quelque chose de théâtral et de factice, mais l'ensemble en était vraiment superbe. Outre celles de la garnison, la musique de la garde à pied jouait dans la cour du château ; une foule joyeuse et parée encombrait les rues, et les maisons pavoisées ajoutaient encore à la gaieté générale. Quelques-unes pourtant, strictement closes, tranchaient sur le tout : c'étaient celles des légitimistes qui, non contents de se retirer sous leur tente, comme le bouillant Achille, prenaient le large la veille de l'arrivée de la cour, après avoir envoyé une adresse protestant de leur inébranlable fidélité au comte de Chambord. Napoléon fut bien vite blasé sur ces démonstrations hostiles; il ne pouvait pourtant s'empêcher de demander parfois avec une certaine amertume si la France, avec le comte de Chambord ou avec le comte de