CHAPITRE PREMIER. ii
tait le nom d'un des quatre fils Aymon (i). Mais Cavaignac, Cavaignac tout court. J'aime mieux Napoléon, cela sonne mieux. »
« Et je suis persuadé, ajoutait l'agent, qu'il exprimait là l'opinion des neuf dixièmes des électeurs. »
Quant aux autres candidats , dont quelques-uns étaient candidats malgré eux : Ledru-Rollin, Raspail, Changarnier, Lamartine même et le prince de Joinville, ils furent distancés dès le départ. Remarquons, en passant, que le fils du monarque détrôné par la République obtint plus de voix que l'homme qui avait proclamé cette République; ces votes furent écartés comme inconstitutionnels, quoiqu'il ait pu sembler difficile d'expliquer logiquement pourquoi le représentant d'une dynastie déchue était éligible, tandis que le membre d'une autre dynastie également déchue ne l'était pas. Quoi qu'il en soit, les vingt-trois mille voix obtenues par le prince de Joinville témoignent éloquemment de sa popularité. Il est douteux que le duc d'Aumale ou le duc de Nemours en eussent réuni la cinquième partie. Ainsi que je l'ai dit plus haut, ce dernier était tenu en suspicion par les adversaires de son père pour ses tendances légitimistes, et blâmé tacitement par les partisans de la Maison d'Orléans, pour son manque de résistance au 24 février ; d'autre part, la soumission du duc d'Aumale « à la volonté de la nation », telle qu'il l'avait proclamée dans un manifeste « aux habitants de l'Algérie », n'avait excité aucun enthousiasme ni chez ses amis , ni chez ses ennemis (2) .
(i) Les quatre chevaliers de la légende carlovingienne qu'on représentait montés tous quatre sur Bayard, leur unique cheval.
L' Editeur .
(2) Pendant le sac des Tuileries, la foule détruisit sans pitié tous les bustes et les portraits des fils de Louis-Philippe, sauf ceux du prince de Joinville. L'Éditeur.
Peut-être la rumeur publique n'avait-elle pas si tort en affirmant que les princes d'Orléans aimaient trop l'argent pour le gaspiller en littérature électorale. Les dépenses de ce genre étaient pour Louis-Napoléon et ses quelques fidèles un obstacle terrible; car, quoique l'idée napoléonienne eût peu à peu pénétré dans toutes les classes de la société, il n'existait pas à vrai dire de parti bonapartiste qui la personnifiât, au sens pratique du mot, pour parer aux nécessités du moment. L'idée napoléonienne était plutôt un souvenir chéri gardé par la France de son glorieux passé, qu'un vivant espoir de résurrection dans l'avenir. Même parmi les plus ardents adorateurs du merveilleux soldat de fortune, peu croyaient son neveu assez populaire pour réussir à grouper un parti autour de lui, et dans le très petit nombre de ceux qui ne doutaient pas, presque tous étaient pauvres. Tandis que Dufaure et Lamoricière jetaient l'argent à pleines mains et exerçaient la pression la plus arbitraire en faveur de l'élection de Cavaignac, Louis-Napoléon et le petit noyau de ses partisans étaient absolument réduits à leurs ressources personselles. Miss Howard, — plus tard comtesse de Beauregard, — et la princesse Mathilde avaient donné jusqu'à l'extrême limite de leurs ressources, on avait obtenu un léger prêt de M. Fould et reçu d'Angleterre quelques maigres subsides, on a dit alors, est-ce vrai? je l'ignore, que lord Palmerston et lord Malmersbury y avaient contribué, mais, de fait, le trésor était vide.
De temps à autre arrivait bien, le plus souvent d'un partisan anonyme, quelque don fortuit de plusieurs milliers de francs ; mais c'était ce que les Allemands appellent a une goutte d'eau dans une poêle chaude », c'était tout de suite évaporé. De l'argent, il en fallait pour les millions et millions d'affiches de proclamations, pour leur distribution, il en fallait pour la dépense de la campagne, les agents électoraux..., etc.
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L'argent comptant allait à ces derniers; pour le reste, on le prenait à crédit. Le prince, confiant en son succès, avait vidé ses poches jusqu'à son dernier écu ; lorsqu'il n'eut plus rien , il paya en promesses. Le neveu était dans une situation aussi minable que celle où avait été l'oncle avant que la roue de la fortune eût' tourné pour le premier Bonaparte.
Cette terrible gêne me rappelle une historiette très authentique, je puis l'affirmer, car je la tiens de la bouche même de Louis-Napoléon. En face du magasin de Siraudin le confiseur, à l'angle du boulevard des Capucines et de la rue de la Paix, on voit encore une vieille femme ayant deux jambes de bois. En 1848, jeune, jolie et vêtue avec une certaine coquetterie, elle était déjà là, mais un peu plus haut, installée devant le mur du ministère des affaires étrangères qui a fait place aux grands magasins de Giroux; derrière elle, contre la muraille, étaient piquées pour la vente quelques reproductions bon marché et médiocrement artistiques des oeuvres de Fragonard, le Coucher de la mariée, etc., qui se vendraient actuellement un assez bon prix ; il y avait aussi des chansons dont elle jouait avec beaucoup de goût les airs sur le violon. Le bruit courut qu'elle avait été tuée pendant l'attaque du ministère, mais à la surprise générale, peu de jours après, elle reparut. Le prince Louis qui habitait alors place Vendôme avait l'habitude de couper court parla rue Neuve des Capucines pour arriver au boulevard, et il ne manquait jamais, paraît-il, de lui faire l'aumône. Au bout de quelques semaines, elle en était venue à regarder comme un revenu fixe ce don quotidien. Elle savait parfaitement qui il était, et, chose singulière, semblait être au courant aussi bien de ses embarras financiers que de ses préoccupations politiques. Il est assez difficile de dire jusqu'à quel point elle sympathisait à ces dernières, mais les premiers la touchaient
évidemment beaucoup, car un soir, après avoir remercié Louis-Napoléon, elle ajouta :
— Monseigneur, je voudrais vous dire un mot.
— Parlez, madame.
— On me dit que vous êtes fort gêné en ce moment. J'ai chez moi trois billets de mille francs qui ne font rien. Voulez-vous me permettre de vous les offrir? vous me les rendrez quand vous serez empereur.
Le prince Louis n'accepta pas, mais il n'oubliait jamais une marque de bienveillance, et lorsqu'il fut empereur, il fit offrir une petite rente à l'invalide. L'indépendance de sa réponse est caractéristique : « Dites à l'Empereur qu'il est bien bon de se souvenir de moi, mais je ne puis pas accepter son offre. S'il avait accepté mon argent, je ne dis pas; maintenant, non. » Et tandis que j'écris ces notes, elle est encore assise là-bas, à sa place accoutumée, bien que j'aie entendu affirmer plus d'une fois qu'elle est propriétaire d'une ou deux maisons, avenue de l'Opéra, et qu'elle a richement doté sa fille; celle-ci, ajoutait-on, élevée à la campagne et absolument ignorante des sources de la fortune de sa mère, n'était jamais venue à Paris. Une des conditions de son mariage avait été qu'elle émigrât aussitôt en Australie. De cette dernière partie de l'histoire, bien entendu, je suis loin de me porter garant.
En octobre et en novembre 1848, je vis une douzaine de fois au moins le prince Louis, mais une seule fois en dehors de chez lui. Il n'y avait alors, à vrai dire, pas de lieux de réunion, car la plupart des salons avaient fermé leurs portes, et ceux qui restaient ouverts étaient envahis par les hommes politiques de toute nuance. La conversation y roulait toujours et uniquement sur le même sujet, la politique. On ne pouvait songer à donner des fêtes après les sanglantes journées de Juin , le commerce de Paris en souffrait, et tous les petits détaillants dont était composée en grande partie