CHAPITRE V
était sans contredit l'Empereur lui-même. Tous les Bonaparte, au reste, sans exception manquaient absolument de goût pour la musique. Je crois — sans l'affirmer — que c'est Bourrienne qui, racontant qu'un jour Napoléon I", se promenant dans ses appartements, fredonnait tout le temps de cette promenade, ajoute douloureusement : « Et Dieu sait comme il chantait faux ! » Cette part de l'héritage du grand homme n'avait certes pas échappé à son neveu. Je me rappelle encore une de ces soirées de Compiègne où l'Empereur, installé à l'orgue-piano , s'évertuait de son mieux. M. de Maupas , d'abord préfet de police au moment du coup d'État, puis devenu ministre de la police, était au nombre des invités. Les musiciens ambulants de Paris devaient, à cette époque, obtenir de la Préfecture de police une sorte de patente dont le signe extérieur consistait en un médaillon de cuivre qu'ils portaient à la boutonnière. Or, tandis que l'Empereur s'appliquait à faire valser la compagnie, une des dames se retourna subitement vers M. de Maupas : « Si jamais l'Empereur vous demande la permission de jouer dans la rue, refusez-la-lui, monsieur, refusez-la-lui, pour l'amour de Dieu et de la musique », s'écria-t-elle tout haut. Et Napoléon, non sans réprimer un sourire à cette sortie méritée, de répondre aussitôt : « Madame , si jamais je me vois réduit à pareille extrémité, je m'associerai avec vous; c'est vous qui chanterez, et je récolterai les sous. » En dépit de son incapacité musicale, l'Empereur avait mille fois raison, car il s'adressait à Mme Conneau qui avait et qui a toujours une des plus belles voix qu'on puisse entendre soit au théâtre, soit dans le monde.
Le lendemain de l'arrivée des hôtes, il y avait une ou plutôt deux parties de chasse au fusil : l'une, dans le parc, réservée à l'Empereur lui-même, qui n'était pas mauvais tireur, et à une douzaine de personnages d'im-
portance; l'autre avait lieu en forêt. Ceux qui ne goûtaient pas ce genre de sport avaient toute liberté de faire leur cour aux dames; celles-ci, sous la direction de l'Impératrice, se rendaient sur la pelouse. Le jeu de croquet n'était pas, que je sache, encore inventé, mais le tir à l'arc ne se prêtait pas moins au flirt et à la pose.
Dans la soirée, il y avait grande représentation au théâtre; celui-ci, construit, je l'ai déjà dit, par Louis- Philippe , avait été considérablement embelli. Les troupes de la Comédie-Française, du Gymnase, de rOdéon, du Vaudeville et du Palais-Royal l'occupaient tour à tour. Seuls, les membres de la Comédie-Française jouissaient du privilège d'entrer dans la loge impériale pour y présenter leurs hommages à Leurs Majestés. C'est pendant une des représentations de la troupe du Gymnase que se passe l'amusant épisode qui suit. On donnait Le fils de famille, de Bayard et de Bié ville; l'Empereur flânait dans les coulisses avant la représentation, lorsqu'il remarqua un vieux colonel de lanciers qu'il ne se souvint pas d'avoir aperçu parmi ses hôtes dans le cours de la journée, mais qui semblait, du reste, parfaitement à son aise. Il n'avait pas même endossé son grand uniforme.
« Il est très bien, ce militaire, dit le souverain à l'un de ses aides de camp, allez demander son nom. »
L'aide de camp revint bientôt. « Il s'appelle Lafontaine, Sire, et il appartient au régiment du Gymnase.
— Comment, au régiment du Gymnase?
— Mais oui, Sire, c'est Lafontaine, le comédien. » Et de fait, le célèbre acteur avait si bien revêtu les
allures et le ton de son personnage qu'un juge plus habile que Napoléon eût pu s'y tromper.
Rien de plus brillant que ces représentations pour lesquelles les invitations n'étaient guère moins prisées que pour le bal qui, le 15 novembre, jour de la fête de l'Impératrice, suivait toujours la comédie. Chaque