CHAPITRE V
représentation coûtait, suivant les troupes, vingt ou trente mille francs au trésor impérial. Je donne là le chiffre officiel, quoiqu'il me semble légèrement exagéré. Sauf l'Opéra et l'Opéra-Comique, pas un théâtre de Paris ne faisait alors et ne fait encore actuellement , même avec « le plus grand succès », plus de sept à huit mille francs par soirée. En y ajoutant trois mille francs de frais de chemin de fer et de menues dépenses, nous restons encore loin du total précité, et je ne vois pas comment pouvait être employé le surplus de la somme, si ce n'est pourtant en « douceurs (i) » pour les artistes.
Quant aux dépenses du château pendant les séries annuelles de fêtes, elles ne s'élevaient pas à moins de quarante -cinq mille francs par jour et atteignirent souvent cinquante mille francs, sans compter le prix des représentations théâtrales; le luxe déployé dans ces circonstances était vraiment étonnant, je dirais presque effrayant.
On avait construit le théâtre dans le vieux style, c'est dire que ce que nous appelons à présent les fauteuils y faisait absolument défaut. On trouvait quelque chose d'analogue à l'Opéra et au Théâtre-Français, mais ces places étaient exclusivement réservées aux hommes. Au reste, ces deux théâtres ont gardé à cet égard les vieilles traditions (2) . A Compiègne, le parterre n'était occupé que par les officiers de tous grades des régiments casernes dans la ville et dans le département. Les chefs de corps et les principaux dignitaires de l'État remplissaient l'amphithéâtre qui s'élevait en plan incliné du parterre au premier rang de loges, ou plutôt jusqu'à la première galerie, prise presque entièrement par la loge impériale qui pouvait contenir environ
(i) En français dans le texte.
(2) Depuis quelque temps, l'Opéra et la Comédie admettent les dames à l'orchestre. (L'Editeur.)
io6 UN ANGLAIS A PARIS.
deux cents personnes. Une légère cloison, à hauteur d'appui, la séparait seulement du reste de la galerie, d'où le sexe laid était impitoyablement banni. L'étalage de bras et d'épaules nus était quelque chose de merveilleux, quoique l'admiration y eût fort à choisir; un étranger, ignorant des usages de la cour, devait sans aucun doute se demander avec surprise comment certaines de ces dames pouvaient être assez téméraires pour affronter la comparaison avec leurs compagnes plus favorisées de la nature. Hélas ! les malheureuses n'avaient pas le choix. La gaze la plus diaphane était rigoureusement proscrite, et malheur à celle qui tentait de se soustraire à cette règle absolue. Elle ne tardait pas à voir arriver un chambellan qui poliment la priait de se retirer. « L'épaule ou l'épaulette », c'était le mot d'ordre. On en avait fait le titre d'une chansonnette comique raillant discrètement la décision de l'Impératrice, ne tolérant autour d'elle que des uniformes resplendissants ou des femmes en toilette de bal. Le refrain, si je ne me trompe, reprenait à peu près ainsi :
Je ne porte pas l'épaulette ;
Je ne puis me décolleter,
Je ne suis qu'un vieux bonhomme :
Donc je ne suis pas invité (i).
Les hôtes en simple habit de soirée, relégués sans pitié à la seconde galerie, n'avaient pas même là le droit d'occuper le premier rang, réservé encore à la plus belle portion de l'humanité.
Cette moitié charmante du genre humain, si ostensiblement favorisée, remplissait d'amertume l'existence du maire et du sous-préfet de Compiègne. Les femmes des fonctionnaires, des notabilités locales et de la petite noblesse du pays tenaient fort à assister à ces fêtes et
(i) En français dans le texte. On peut penser, en effet, que la rime était plus riche. (Note du Traducteur. J