CHAPITRE V
insistaient généralement pour être placées au premier rang de la seconde galerie. Leurs pétitions, transmises par ces autorités indigènes au duc de Bassano, dépassaient toujours de beaucoup le nombre de places disponibles. Le duc ne connaissait point les solliciteuses. Force lui était donc de choisir au hasard ou de se laisser guider par le maire et le sous-préfet qui avaient à se prononcer, en fondant leur jugement non sur les charmes plus ou moins opulents et les traits plus ou moins réguliers des suppliantes, mais sur leur position sociale et leur bonne réputation. Or l'amour en France fait des siennes aussi bien en province qu'à Paris; il ne dédaigne guère que ce que Mirabeau se plaisait à appeler : les fées concombres. L'Impératrice, pourvu que les épaules et les bras fussent découverts, s'inquiétait peu de leur couleur et de la forme de leurs contours; l'Empereur, au contraire, pour maintes raisons tant personnelles qu'artistiques, ne supportait pas de voir la courbe harmonieuse décrite par les deux galeries, troublée et déparée par le voisinage de certains profils géométriques; et l'on aurait dit vraiment que le diable eût accaparé dans son lot toutes les femmes potelées et bien faites, laissant aux filles, femmes ou veuves de vertu insoupçonnée la tâche de réjouir par leurs formes anguleuses le cœur des vieux professeurs de mathématiques. Le dilemme ainsi posé tournait au tragique : les vertus décharnées trônaient -elles au premier rang, l'Empereur réprimandait Bassano, qui s'en prenait à son tour au maire et au souspréfet. Les vertus douteuses, mais plus attrayantes, occupaient-elles, au contraire, les meilleures places, il ne manquait guère alors de se produire un léger scandale, car l'Impératrice ne les avait pas plutôt aperçues qu'elle se hâtait de les faire expulser, non sans avoir vertement tancé Bassano, qui ne manquait pas de s'en venger sur le maire et le sous-préfet. N'oublions pas
io8 UN ANGLAIS A PARIS.
non plus le contingent arrivant de Paris, dont les belles recrues, — souvent recommandées à ces deux malheureux fonctionnaires, — pour être sans peur, n'étaient pas toujours sans reproche : mais comment de pauvres magistrats provinciaux auraient-ils pu se méfier?
Ainsi, quoi qu'il arrivât, maire et sous-préfet n'en valaient pas mieux, car, dans ce dernier cas, l'Empereur et l'Impératrice s'unissaient dans la même sévérité implacable, prohibant de façon absolue les ex-demoiselles ou veuves du Malabar, bien que cette sévérité procédât chez l'un et chez l'autre de motifs très différents.
Toutefois, ces esclandres étaient relativement rares, et la salle offrait un coup d'œil incomparable, dont on aurait vainement cherché l'équivalent dans les autres cours européennes. A neuf heures, le comte Bacciochi, premier chambellan, en habit de cour, descendait les quelques marches conduisant du foyer à la loge impériale, et, s'avançant tout au bord, annonçait : « L'Empereur ! » Tout le monde se levait et restait debout jusqu'à ce que l'Empereur et l'Impératrice, qui le suivait immédiatement, eussent pris place dans les fauteuils dorés, recouverts de velours cramoisi, que leur avançaient les chambellans de service.
J'ai parlé ailleurs de l'entourage intime du couple impérial, je n'y reviendrai donc pas ici. Au fur et à mesure toutefois que semblait s'affermir la dynastie napoléonienne, son entourage changeait graduellement, mais sans qu'un observateur impartial pût honnêtement s'applaudir du changement. Les décavés et les déclassés de la première période avaient alors, ou tout à fait disparu, ou subi la plus merveilleuse des métamorphoses financières et sociales : les hommes, à la suite de spéculations tenant toutes de près ou de loin à la fameuse haussmannisation de Paris, dont leur situation