CHAPITRE V
à la cour les mettait à même de profiter largement; les femmes, par des mariages dont je préfère ne pas discuter les conditions.
Bien des vieux noms authentiques de l'armoriai français, dûment enregistrés dans d'Hozier, reparurent ainsi et vinrent grossir les rangs, jusque-là assez obscurs, des courtisans des deux sexes. Malheureusement leur sang, plus généreux que celui du vulgaire, étant aussi plus aisément échaufïé , ces nouveaux venus prétendirent se targuer de ce bon sang bleu pour braver impunément l'opinion publique.
(( Ce qui chez les mortels est une effronterie , Entre nous autres demi-dieux, N'est qu'honnête galanterie »,
avait osé écrire la duchesse du Maine à ce frère qu'elle aimait peut-être plus tendrement que ne l'y autorisait leur si proche parenté. Ce privilège de pouvoir voler le cheval que les gens de peu n'ont pas même le droit de regarder par-dessus la haie, ce privilège était hautement revendiqué par les descendants de l'ancienne noblesse qui condescendaient à honorer de leur présence la cour de Napoléon III, et revendiqué, disons-le, avec un cynisme digne des traditions les plus libertines de l'ancien régime.
L'Empereur et l'Impératrice ne semblaient en aucune façon les désapprouver ou infirmer leur droit; la souveraine, au reste, pourvu que « tout se passât en famille », fermait les yeux sur bien des choses qu'elle n'aurait pas dû tolérer. Aux Tuileries, il régnait encore un certain décorum ; mais à Compiègne et à Fontainebleau, où l'on se sentait pour ainsi dire « entre soi » , les excentricités les plus flagrantes, pour ne pas les qualifier autrement, étaient à l'ordre du jour, non seulement permises, mais encouragées par l'Impératrice, surtout après le départ de la première série d'invités qui com- II. 7
prenait généralement les gens sérieux, « les ennuyeurs, les empêcheurs de danser en rond », comme on les appelait. Les femmes appartenant à cette catégorie ou classées comme telles présentaient, à n'en pas douter, un contraste frappant avec celles des séries suivantes, dans lesquelles l'élément anglais brillait tout autrement que par son absence et qui exhibaient journellement les costumes les plus prodigieux.
Le jupon de drap, récemment importé d'Angleterre, et le costume de drap permettaient aux jolies promeneuses de braver tous les temps. Et lorsqu'elles s'en allaient, arpentant les routes boueuses, leurs coquets et minuscules chapeaux délicatement posés en équilibre sur d'énormes chignons, leurs bottes de course découvrant la jambe fine bien au-dessus de la cheville, les naïfs Compiégnois pouvaient bien les considérer avec stupeur, en se demandant quelle étrange société on hébergeait au Château. Mais l'ébahissement des indigènes n'était rien, comparé à celui des troupiers de la garnison qui voyaient leur manège envahi par ce bataillon de troupes légères, se livrant avec fureur au jeu de bagues, quelquefois au saut en place, et plus souvent encore piquant élégamment une tête, au grand amusement de leurs camarades. Worth ne régnait pas, à cette époque, comme arbitre incontesté de la mode : les cocodettes du cercle impérial pouvaient alors suivre leurs propres fantaisies dans l'élaboration de leurs innombrables toilettes; Paris, « l'arsenal des modes », comme l'avait dix ans plus tôt, et non sans gloriole, surnommé Mme de Girardin, n'avait pas encore été pris d'assaut par un naturel du bucolique comté de Lincoln. Mais tout changea bientôt. Worth, devenu le plus absolu des autocrates en matière d'ajustements féminins, inaugurait un régime nouveau qui n'était pas même celui d'un despotisme éclairé ; sa volonté avait force de loi. Chaque genre de divertissement entraînait