‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 57 sur 200 · CHAPITRE V. III · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. III

avec lui son costume approprié, et bien souvent le costume devenait le seul prétexte du divertissement. Et lorsque l'imagination du grand costumier semblait à bout d'ingéniosité, il restait à ces dames la suprême ressource de se déguiser en ballerines, non pas en ballerines comme les auraient désirées le roi Bomba, le comte Sosthène de la Rochefoucauld ou M. Rouher, mais en vraies danseuses, avec le plus écourté des jupons de gaze et le maillot de soie chair.

Une année, je ne suis pas très sûr de la date, mais je me rappelle que la future impératrice d'Allemagne (i) se trouvait au nombre des hôtes de Compiègne , ces dames inventèrent de préparer une surprise à l'Empereur et à l'Impératrice à l'occasion de la Sainte-Eugénie. On requit en toute hâte un maître de ballet parisien, et le Diable à quatre fut mis en répétition.

Bien différent de Pierre le Grand qui fit pendre un soldat pour avoir accepté de jouer un rôle d'un caractère douteux, ajoutant que ce serait lui faire trop d'honneur que de le fusiller, Napoléon se déclara au contraire extrêmement satisfait; il manda dans la loge impériale les exécutantes, parmi lesquelles la princesse de Metternich, et leur adressa force compliments. Au bal qui suivit la représentation, on les vit paraître dans leur costume de ballet. Tout le monde était ravi. « Après tout, dit Napoléon en clignant de la paupière, avec cette manie qu'ont les hommes de courir après les danseuses, autant vaut leur en fournir de bonne maison. »

Philosophie inattaquable et jusqu'à un certain point mise en pratique par son auteur, car Napoléon n'admirait les danseuses de profession qu'à la scène. Il pensait avec Balzac que l'entraînement physique extraor-

(i) Il s'agit de la princesse Victoria, fille de la reine d'Angleterre, née en 1840, mariée en 1858 au prince Frédéric de Prusse, empereur allemand sous le nom de Frédéric III. {Note du Traducteur.)

dinaire subi par leurs membres inférieurs arrêtait en quelque sorte leur développement intellectuel : « L'esprit de la danseuse est dans ses jambes, ajoutait-il, et je n'aime pas les femmes bêtes. » L'Empereur, comme la plupart des membres de sa famille, ne reculait jamais, dans l'intimité, devant l'emploi du mot propre.

Cependant, jusqu'à ce qu'il se fût, par une connaissance plus intime, bien assuré de la stupidité d'une femme , il n'était que trop porté à se laisser séduire par le premier joli visage venu, ou, pour dire plus juste, parle premier joli visage sur lequel il jetait son dévolu. En effet, à peine assis à côté de l'Impératrice dans la loge impériale , pendant ces représentations de gala dont je viens de parler, son premier soin était de parcourir toute la salle avec sa lorgnette, et immanquablement cette lorgnette s'arrêtait toujours sur la plus belle de toutes les spectatrices, qu'elle se trouvât dans la galerie d'honneur ou à l'étage supérieur. Je veux dire, entendons-nous bien, la plus belle des étrangères présentes, car, dans ces occasions, l'Empereur ne s'occupait guère des femmes faisant partie de son cercle habituel. L'Impératrice avait dû prendre son parti de ces peccadilles ; elle ne pouvait courir sans cesse à Schwalbach ou en Ecosse; de plus, elle savait bien qu'il lui faudrait toujours finir par rentrer au bercail. C'est quelques mois seulement avant la représentation du Diable à quatre, qu'elle s'était réfugiée dans la petite ville allemande pour y cacher son dépit. Guillaume de Prusse , qui se trouvait alors à Baden-Baden, avait aussitôt quitté la société charmante et les superbes roulades de Pauline Lucca pour venir offrir ses consolations à la Griselidis en rupture de foyer pour cause de chagrins domestiques, oubliant qu'à son propre foyer une autre délaissée l'eût accueilli avec une joie bien plus sincère.

Le lendemain de la partie de chasse et de la repré-

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