CHAPITRE V
sentation de gala , on organisait généralement une excursion à Pierrefonds, et plus tard aux magnifiques ruines romaines de Champlieu. Dans la soirée, on revenait aux charades et à la danse à l'orgue-piano.
Au troisième jour était réservée la partie la plus importante du programme : la chasse au cerf. A parler franc, je ne crois pas que Napoléon, quoique excellent cavalier, eût beaucoup de goût pour ce genre de sport réglé suivant les grandes lignes traditionnelles du Code de vénerie française. Ce qu'il aimait, c'était une bonne et rude course avec les chiens, comme on la pratique en Angleterre, et il s'inquiétait peu que la meute tînt la piste ou non. De fait, il y avait généralement deux meutes, l'une composée de chiens de pure race anglaise suivie par l'Empereur et ses invités; l'autre, exclusivement française, suivie par les sérieux amateurs de sport prompts à saisir tous les prétextes possibles pour s'éloigner de la foule brillante et parée qui , soit en voiture, soit à cheval, entourait le souverain. Parmi les chasseurs convaincus, arrivaient en foule les membres de la noblesse rurale du voisinage, tous monarchistes et légitimistes, dont quelques-uns ne daignaient pas même honorer l'Empereur de leur salut. Compiègne, Sénart, etc., appartenant, somme toute, au domaine public, ils pouvaient en agir ainsi, mais je ne puis me défendre de penser qu'en agissant avec cette impertinence préméditée, ces messieurs faisaient preuve d'un mauvais goût singulier.
L'endroit fixé pour le rendez-vous était invariablement la large clairière connue sous le nom du carrefour du Puits-du-Roi, d'oii rayonnaient huit avenues immenses, s'étendant jusqu'aux limites extrêmes de la forêt de Compiègne. L'endroit, même abstraction faite des souvenirs de la vieille royauté, de Clovis à nos jours, était admirablement choisi et la mise en scène merveilleuse. Le vaste rond-point central gardé par les gen-
darmes de chasse n'était accessible que pour les officiers de cavalerie de la garnison et quelques privilégiés qui se joignaient à la suite de l'Empereur. Six des avenues étaient livrées aux piétons, qui pouvaient tout voir de cet excellent poste d'observation; la septième était réservée aux voitures de toute sorte , depuis l'humble patache du notaire du cru jusqu'aux magnifiques breaks des propriétaires terriens ou aux véhicules moins corrects, mais d'élégance plus tapageuse, des chefs de la société provinciale. Ceux-ci manquaient rarement l'occasion d'assister à ces réunions, où ils avaient chance de se trouver en contact avec la cour. Reléguée pour dix mois de l'année au moins en province , — en supposant un séjour de deux mois dans la capitale, — réduite au cercle de distractions assommantes et stupides, quoique souvent prétentieuses, de son propre milieu, la comtesse d'Escarbagnas, jeune ou vieille, belle ou laide, mariée ou veuve, patricienne ou plébéienne d'origine, attendait avec la même impatience anxieuse le retour annuel de l'époque et des circonstances qui pouvaient lui offrir de façon permanente l'entrée des Tuileries. Ce qui est arrivé une fois peut se présenter de nouveau. Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Gabrielle d'Estrées, Louise de la Vallière, sans parler de Jeanne Poisson et de Jeanne Bécu (i), n'avaient pas épuisé toutes les possibilités d'une élévation soudaine jusqu'à un pas du trône. Ces modernes ambitieuses se seraient contentées d'une situation moins vertigineuse. Et qui peut savoir? Alfred de Musset, l'audacieux poète des grandes passions, n'a-t-il pas écrit une comédie intitulée : // ne faut jurer de rien? Et certainement ce qui est déjà arrivé peut arriver encore ; sans compter que le plaisir d'admirer toutes ces splendeurs valait bien la peine de se déranger.
(i) Mmes de Pompadour et Dubarry.