‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 59 sur 200 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cette dernière assertion ne souffre même pas la discussion. Certes, le spectacle valait bien le voyage. Quoique le cortège impérial ne fît jamais son apparition avant une heure, dès onze heures les principales artères de la forêt fourmillaient de spectateurs. Un peu avant midi arrivaient La Trace et La Feuille avec leur équipage. Les veneurs et piqueurs en grand uniforme se réunissaient autour d'une flambée pétillante, les chiens couchés à leurs pieds , tandis que les valets d'écurie et les grooms en petite tenue verte et brune, promenant les chevaux de l'Empereur et de sa suite, ajoutaient une note discrète à ce tableau animé et d'un coloris éclatant.

Le couple impérial faisait trêve en cette occasion à son inexactitude proverbiale dont les familiers des Tuileries rejetaient le blâme à parts égales sur les deux souverains. L'Empereur, disait-on, péchait par excès de hâte en voulant s'habiller trop vite, mais tardivement; l'Impératrice mettait au contraire à sa toilette une lenteur et un soin extrêmes. Aussi qu'arrivait-il? C'est que l'Impératrice, après la journée la plus fatigante ou la veille la plus prolongée, avait toujours l'air de sortir de son cabinet de toilette, tandis que l'Empereur, dès le début, semblait plutôt avoir complètement oublié d'y entrer. Toutefois l'Impératrice aux jours de grande chasse se montrait toujours d'une ponctualité absolue; la raison de cette exactitude inaccoutumée, bien plus impérieuse que le désir naturel pourtant d'exercer envers ses hôtes la politesse des rois, cette raison dont je garantis l'authenticité est assez caractéristique pour que je la relate ici. La nuit tombe vite en novembre, et l'Impératrice redoutait d'être surprise parle crépuscule dans la forêt, même au milieu d'une foule. Elle préférait éviter le désagréable souvenir d'un épisode de son premier séjour à Compiègne, alors qu'elle n'était encore que Mlle Eugénie de Montijo. Elle et son futur

ii6 UN ANGLAIS A PARIS.

époux s'étaient séparés du reste de la société. Que se passa-t-il entre eux? Personne ne le sut jamais bien positivement, mais le fait est que M. de Saint-Paul, second veneur, la retrouva seule en forêt, à cheval, mais arrêtée et grandement affligée. Elle raconta, pour expliquer son embarras et son abandon, que le cheval de son compagnon s'était subitement emballé. On prit l'explication pour ce qu'elle valait, car le Prince président , rentré depuis plusieurs heures de l'air le plus calme du monde, n'avait aucunement parlé d'elle. La vérité finit par transpirer cependant. Il paraîtrait que, furieux du refus obstiné de Mlle de Montijo de lui accorder pour la nuit une entrevue clandestine, l'auguste soupirant avait tourné bride brusquement, laissant la cruelle retrouver sa route comme elle pourrait.

Au coup d'une heure, invariablement, le cortège impérial était signalé. A cheval, en tête, le baron de Wimpffen, grand veneur de Compiègne , en habit de chasse vert et or, en bottes à l'écuyère et culottes de peau de daim, le tricorne galonné d'or surmonté d'une toufïe de plumes noires. Derrière lui, le break impérial, traîné par six chevaux montés par des postillons en perruques poudrées; l'Empereur et l'Impératrice sur le siège de devant; les membres de la famille ou quelque hôte illustre dans l'intérieur. Les autres breaks étaient à quatre chevaux. La voiture de M. Hyrvoix, chef de la police secrète, fermait le cortège. A Paris, cet ordre était interverti, M. Hyrvoix, ayant le rang de préfet, prenait comme tel sa place dans toutes les cérémonies officielles et précédait, au lieu de le suivre, le carrosse impérial.

Je suis très porté, malgré tout ce qui a été dit sur la police secrète du second Empire, à tenir M. Hyrvoix pour un fonctionnaire profondément loyal et consciencieux. Malheureusement pour lui et pour ses maîtres impériaux, sa position était fort épineuse; astreint par le

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