CHAPITRE V
fait même de ses fonctions à sonder l'opinion publique à l'égard de la dynastie, il ne voyait pas toujours ses rapports accueillis, notamment par l'Impératrice, avec la considération due à la vérité.
Quoique j'aie tenté, en coordonnant ces souvenirs, de les classer dans un ordre à peu près chronologique, plutôt que de m'abandonnera l'enchaînement arbitraire dans lequel ils se présentaient à ma pensée, j'ai pourtant parfois été contraint, et je le suis encore actuellement, à devancer dans mon récit le cours des événements, autant pour éviter des répétitions fastidieuses que dans la crainte d'oublier, en tardant à les noter, certains faits pour lesquels aucun document écrit ne peut me servir de rappel ou de point de repère. Ce chapitre en particulier d'un récit tant soit peu décousu ne devait traiter que des fêtes et des hôtes de Compiègne, et voilà que, tout en le relisant, je m'aperçois qu'il s'est changé en une sorte de biographie fragmentaire de l'Empereur et de l'Impératrice. Comme tel, j'y ajoute les anecdotes suivantes, très propres à mettre en lumière leurs dispositions respectives.
Le bruit de la mort de Maximilien s'était répandu dans Paris comme une sorte de roulement sourd, précurseur des tempêtes. Depuis plusieurs jours déjà, couraient de vagues rumeurs de la catastrophe ; on se l'était murmurée à la distribution annuelle des prix du Concours général, oîi le jeune Cavaignac s'était refusé à être couronné par le prince impérial. L'indignation montait, près de faire explosion. Un nuage sombre planait sur les Tuileries.
J'ai parlé ailleurs de l'expédition du Mexique, je ne m'y étendrai donc pas ici. Même en admettant que Napoléon et l'Impératrice eussent été absolument innocents de toute l'affaire, — ce qui n'était certes pas le cas, — une minute de réflexion eût dû suffire à leur montrer que , les apparences étant contre eux , le
ii8 UN ANGLAIS A PARIS.
mécontentement public était en cela justifié. Je suis persuadé que c'était bien là le sentiment personnel de Napoléon : il pliait devant l'orage, regrettant le mal qui se disait de lui, sans en garder rancune à son peuple. Mais il n'en était pas de même de l'Impératrice : n'aimant la vérité que lorsqu'elle la flattait, elle en était venue à se croire réellement une autocrate par la grâce de Dieu, comme l'avaient entendu les Bourbons. Malgré tout ce qu'on a raconté de son amabilité et de sa charité, Eugénie avait, en réalité, le cœur sec.
Aucune femme vraiment bonne n'aurait joué le rôle qu'elle se donna dans la scène que je vais décrire. Vindicative à l'excès, elle l'était, ce qui est pire encore, aveuglément. Bien qu'elle fût fermement convaincue de son « droit divin », elle ne sentait pas moins parfois son impuissance à se venger du peuple qui la dénigrait. Et dans son courroux, elle exhalait sa colère sur la première victime venue, bien que ce fût généralement l'innocent intermédiaire par lequel « la voix du peuple » arrivait jusqu'à elle. M. Hyrvoix, en vertu de son emploi, se trouvait fréquemment l'écho de cette voix. Il précédait habituellement tous les autres fonctionnaires pour présenter à l'Empereur son rapport quotidien. Celui-ci lui aplanissait la voie en demandant de prime abord :
— Que dit le peuple ?
Ce matin-là, qui suivait la nouvelle de la mort de Maximilien, la réponse se fit attendre plus que de coutume, car le chef de la police secrète en général ne mâchait guère les choses. Cette fois, pourtant, après un silence, M. Hyrvoix répondit simplement :
— Le peuple ne dit rien. Sire.
Napoléon, à qui ce temps d'arrêt n'avait pas échappé, reprit aussitôt :
— Vous ne me dites pas la vérité. Que dit le peuple ?
— Eh bien! Sire, si vous tenez à le savoir, ce n'est